mercredi 10 décembre 2025

MAN'S CASTLE (CEUX DE LA ZONE)

 HD

(VOSTFR)


Réalisation : Frank Borzage
Casting : Spencer Tracy, Loretta Young, Marjorie Rambeau
Durée : 78 min
Année : 1933
Pays : USA
Genre : Drame

Dans l'Amérique en crise, après 1929. Sur un banc public, une jeune chômeuse affamée, Trina, rencontre un homme séduisant en frac et chapeau haut de forme, occupé à nourrir des pigeons. Lorsqu'il comprend qu'elle n'a vraiment pas mangé depuis deux jours, Bill emmène celle qu'il appelle «bidule» se sustenter dans un grand restaurant...


MP4 HDLight 1080p 1.77 Go VOSTFR




L’amour plus fort que tout ! plus fort que la pauvreté, que la méchanceté ! Et l’amour du cinéma, aussi, plus fort que la censure... La découverte que j’avais faite au Cinéma de minuit de Man’s castle, il y a longtemps maintenant, m’avait laissé à peu près de marbre, alors même que j’en attendais beaucoup ; ce n’est que tout récemment que j’ai pu résoudre l’énigme de cette mauvaise surprise, tout au moins de cette indifférence inattendue : ce que j’avais vu alors n’était qu’une version impitoyablement amputée et remaniée lors de la ressortie du film en 1938, du fait que l’œuvre tournée cinq ans auparavant dérogeait à un trop grand nombre d’interdits du code Hays, entré peu après dans son application stricte. Quant à la version d’origine, il semble qu’on l’avait oubliée, peut-être même pensait-on qu’elle était perdue ; c’était sans compter sur le travail remarquable de quelques professionnels consciencieux, qui à partir de trois copies aux montages différents, ont fait récemment aboutir le miracle d’une reconstitution intégrale de la version originelle de 1933, voire même un peu plus. Le résultat de leur travail ayant donné lieu à une superbe édition blu-ray, j’ai pu procéder à un nouveau visionnage de ce film de Frank Borzage qui, à l’aune de cette redécouverte, m’est apparu cette fois-ci comme une immense réussite quasiment à l’égal des chefs-d’œuvre muets du réalisateur que sont 7th heavenLucky star ou Street angel : non seulement le film retrouve ainsi toute sa liberté de ton, mais aussi la cohérence de son montage. Plus encore que la forme, ce nouveau visionnage a replacé dans mon esprit Man’s castle au cœur des préoccupations mélodramatiques de Borzage : aussi certainement que l’amour y transcende la condition des personnages, le vague souvenir que j’avais d’un film un peu bancal sur la Grande Dépression a laissé la place à la découverte d’une éblouissante histoire d’amour pour laquelle le contexte social contemporain (de l’époque) n’est au bout du compte qu’un décor au service de la puissance mélodramatique. Moi qui m’abreuve à longueur de bobines de films à base de cowboys et d’aventuriers douteux, cette cure de jouvence de 79 minutes au sein du royaume des grands sentiments m’a ébloui par son lyrisme débordant, magnifié par la maîtrise cinématographique du réalisateur, tant et si bien que j’ai presque regretté qu’on finisse par y tirer un coup de revolver dans les dernières minutes ; mais pour une fois, il ne s’agissait pas d’un hors-la-loi à chapeau noir qui s’enfuyait à cheval avec le butin de la diligence…


Frank Borzage est un vieux de la vieille : il débute sa carrière comme acteur à Inceville, où il tient de petits rôles dans l’univers foutraque du western primitif ; c’est sans doute là qu’il fera la connaissance de l’opérateur Joe August, lui aussi un vétéran (voir le cycle William S. Hart) qui signe la photographie vaporeuse de Man’s castle. Borzage passe assez vite à la mise en scène, fait ses classes selon les modalités de l’époque (une bobine, puis deux, etc), travaille pour différents studios (Paramount, MGM) avant de s’établir sous contrat à la Fox dans le courant de l’année 1925. C’est là qu’il commence avec Lazybones à faire montre d’un talent certain pour le drame sentimental, ce qu’il va affirmer avec brio durant toute la fin de la période muette jusqu’aux débuts du parlant : il est alorsà devenu un metteur en scène de grand prestige. Fort de cela, Frank Borzage commence à nourrir des velléités d’indépendance : au tout début de 1932, après avoir tourné un dernier film pour la Fox – Young America, où il travaille une première fois avec Spencer Tracy -, il s’éloigne de la compagnie pour laquelle il aura tourné tant de chefs-d’œuvre et prête ses services à la Paramount (A farewell to arms), puis United Artists (Secrets). Il lui vient alors l’idée téméraire tenter sa chance comme producteur-réalisateur indépendant : il s’unit à ses collègues Cecil B. DeMille, Lewis Milestone et King Vidor, tous à la recherche de liberté créatrice, pour former la Hollywood Screen Guild, une société de production qu’ils entendent gérer eux-mêmes. Pour des raisons diverses, ses trois associés font rapidement défection et Borzage se retrouve l’année suivante seul bénéficiaire de l’initiative. Il a néanmoins besoin de se rapprocher d’un studio pour bénéficier du matériel de tournage, pouvoir former un casting et assurer la distribution de ses productions ; après avoir refusé des offres rémunératrices de la part de la Paramount et de la MGM, peut-être car elles ne lui laissaient pas suffisamment de latitude, le réalisateur reçoit une offre inattendue de la part de la Columbia, avec une garantie suffisante de liberté artistique pour qu’il l’accepte ; ainsi en avril 1933, Borzage  signe avec la compagnie d’Harry Cohn pour deux long-métrages de prestige, Man’s castle et No greater glory. Il convient dès lors d’expliquer en quoi, dans le paysage commercial hollywoodien de cette époque, la signature d’un tel contrat pouvait paraître surprenante. Formée en 1918 sous le nom de CBC par le controversé Harry Cohn, son frère et Joe Brandt, la Colombia connut des débuts forts modestes, à tel point qu’il était de bon ton dans le gratin hollywoodien de railler ses productions tant pour leur médiocrité que pour leur aspect fauché ; la compagnie avait d’ailleurs installé ses studios dans Gower Street, laquelle sera bientôt dénommée sous l’appellation bien connue de Poverty Row. LaColumbia aspirait cependant à se hisser un jour à l’égal des grands studios prestigieux, et possédait pour cela un atout à faire valoir : Frank Capra, qu’elle avait initialement formé comme technicien et qu’elle fit revenir dans son giron en 1928. Dans le même temps, la direction de la compagnie se voyait de plus en plus accaparée par les frères Cohn - en particulier Harry, personnage aussi vulgaire que tyrannique ; celui-ci se montra tout de même particulièrement avisé en laissant une grande marge de manœuvre à Capra, lequel lui apporta en retour un gain certain pour l’image de marque de son studio. Tel était donc l’état d’esprit d’Harry Cohn en 1932, au moment où il prend littéralement le pouvoir au sein de la Columbia : lassé de se voir moqué pour les films minables qu’il continuait à produire en masse, ce beauf ignare et roublard était à l’affût d’une nouvelle opportunité qui, à l’instar de ce qu’il avait réussi avec Capra, permettrait à son studio d’acquérir la respectabilité artistique qui lui faisait encore cruellement défaut. Cette chance, vous l’avez deviné, allait se nommer Frank Borzage, et la sortie de Man’s castle à la fin du mois d’octobre 1933 allait en être la première expression tangible ; c’était le genre d’œuvre ambitieuse qu’il y a peu, personne encore n’aurait imaginé pouvoir sortir des studios de Gower Street. Cependant, pour des raisons que j’ai bien du mal à m’expliquer, Man’s castle fut à sa sortie un échec critique cinglant ; même si le film détonait de manière évidente au sein de la médiocrité ambiante qui régnait alors à la Columbia, ce ne sera que l’année suivante qu’Harry Cohn obtint pour de bon cette reconnaissance à laquelle il aspirait tant, avec le formidable succès que lui offrira Frank Capra en réalisant It happened one night.
 

À sa grande satisfaction, Frank Borzage avait donc les coudées franches pour réaliser son film, qui était en réalité – à l’instar de ce que faisait Capra - une coproduction entre la Columbia et sa propre compagnie de production : cette liberté artistique, assez peu courante à une époque où la main-mise des studios était devenue écrasante, était comme on l’a vu la condition intangible de son travail pour Harry Cohn. Borzage choisit alors d’adapter pour l’écran Hunk’o’Blue, pièce inédite de Lawrence S. Hazard, un dramaturge alors débutant ; le sujet est d’actualité, et traite de la Grande Dépression dans laquelle est plongée l’Amérique. Harry Cohn se montre plutôt inquiet : la pièce est assez déprimante et finit mal ; mais le voilà rassuré lorsque Borzage décide d’en changer le dénouement de manière plus heureuse, et confie le travail d’adaptation à Jo Swerling, scénariste chevronné qui travaille notamment pour Capra. En outre, le film contient de nombreuses touches d’humour. Un autre facteur contribue à rassurer la Columbia : Borzage déclare orienter le travail de Swerling en vue de faire apparaître son film comme une sorte de modernisation de 7th heaven, le plus grand succès qu’il ait eu lors de sa période muette à la Fox. Comme on l’a vu, Spencer Tracy et Frank Borzage avaient déjà travaillé ensemble, et s’appréciaient beaucoup ; le réalisateur avait promis à son ami qu’il lui donnerait un jour un rôle à grand succès, et c’est bel et bien Tracy qu’il a à l’esprit lorsqu’il compose avec Swerling le personnage de Bill. Contrairement aux grandes compagnies qui possédaient chacune leur écurie de vedettes, la Columbia limitait ses coûts de production en se contentant de leur emprunter occasionnellement des comédiens en vue : Spencer Tracy était alors en contrat depuis 1930 à la Fox (voir le post que j’avais consacré à Quick millions), tandis que Loretta Young fut choisie par Borzage après avoir été ébloui par Zoo in Budapest ; ce choix convenait en outre beaucoup à Harry Cohn, très satisfait de la prestation de la jeune starlette dans Platinum blonde de Capra. La presse à sensation, elle aussi, apprécia beaucoup ce choix : tous deux de confession catholique, Tracy et Young vivaient néanmoins une passion extra-conjugale (pour monsieur tout au moins) au moment du tournage de Man’s castle, lequel s’effectua dans les studios de Gower Street durant tout le mois d’août 1933. Les années passées par Borzage à la Fox avaient clairement dessiné une cohérence formelle dans son œuvre, et un tropisme marqué pour certains thèmes mélodramatiques, en particulier la victoire de l’amour sur toutes les contingences ; autant de facteurs qui, de nos jours, lui vaudraient le qualificatif d’« auteur ». Il n’est donc guère surprenant de retrouver dans Man’s castle de nombreuses réminiscences de ses grandes œuvres antérieures, tant dans les détails que dans les grandes lignes ; or sur ce dernier aspect, les similitudes se trouvent davantage du côté de Liliom, que Borzage avait adapté en 1930, plutôt qu’avec des chefs-d’œuvre muets du réalisateur. C’est en effet avec la célèbre pièce de Ferenc Molnár que le scénario de Man’s castle présente le plus d’affinités : mêmes caractéristiques du personnage masculin, un marginal douteux mais qui plaît aux femmes, même dérive lorsqu’il commet un larcin afin de subvenir aux besoins de celle qu’il a mis enceinte. Seul le dénouement diffère : là où Liliom trouve une issue assez sombre que seule l’incursion dans le fantastique permet d’atténuer, Man’s castle affirme chez le réalisateur ce thème de la victoire de l’amour sur la fatalité malheureuse, et se cocnlue en faisant accéder son personnage à un statut de véritable adulte qui a su dépasser son égocentrisme. En tout cas, l’entrée de Frank Borzage dans l’ère du cinéma parlant semble se placer – tout au moins pour ses films les plus personnels – sous l’influence de l’écrivain hongrois ; à ce titre, il est significatif que No greater glory, qu’il produit et réalise dans la foulée toujours pour la Columbia, est une adaptation d’un roman de Molnár, mais qui s’achèvera là encore par un échec commercial. Malgré la rédemption et toutes les nuances que lui apporte le scénario, c’est le personnage joué par Spencer Tracy qui semble avoir surtout déplu à la critique qui incendia presque unanimement Man’s castle à sa sortie ; elle le trouvait déplaisant, et rien n’y faisait, pas même le talent de son interprète ou plus encore celui du metteur en scène. Un seul pays adressa à l’époque au film tous les éloges qu’il méritait, louant tant sa poésie que sa grande délicatesse : la France.
 

Cette hostilité de la critique américaine est d’autant plus surprenante que dès les premières secondes de film, nous sommes de toute évidence en présence d’une mise en scène de haute volée : dans cette magistrale scène d’introduction, la précision du mouvement de caméra permet de présenter en un seul plan non seulement les deux protagonistes, mais aussi les enjeux de leur relation, tandis que le flou dans lequel est maintenu l’arrière-plan nous annonce d’emblée que le reste du monde sera mis à distance, vague décor au service exclusif d’une histoire intime. De fait, contre toute attente, Man’s castle n’est pas à proprement parler un film sur la Grande Dépression ; sa tonalité se situe en tout cas bien loin des œuvres sombres et implacables que tournait au même moment William Wellman pour la Warner (Heroes for sale ou Wild boys of the road) sur le sujet de la crise économique. Certes, l’histoire contée par Man’s castle (le titre est une référence à l’adage du droit  anglais, « A man’s house is his castle ») se déroule presque exclusivement dans l’enceinte d’un de ces bidonvilles que l’on nommait alors par dérision « Hoover flats » ou « Hooverville », en référence au président qui fut à la tête des Etats-Unis jusqu’en mars 1933 ; deux de ces poches de misère se trouvaient effectivement à New York, comme c’est le cas dans le film de Borzage. Pour autant, il est frappant de voir à quel point le bidonville de studio reconstitué par le cinéaste et son décorateur Steven Goosson (de Sunrise), à l’aide de quelques cabanes en tôle et une fausse perspective créant une illusion de profondeur par un jeu de miniatures, ne présente guère les marques visibles d’insalubrité que l’on s’attend à y trouver : pas de rats ni de haillons, pas trop de boue ni de détritus, et le contraste avec ce qu’on aperçoit sur les photographies d’archives de ces « Hoover flats » est assez saisissant. Mieux : pour Trina (le personnage féminin joué par Loretta Young), le taudis fait d’emblée figure de refuge douillet, au sein duquel elle aspire à créer un environnement très normé que, paradoxalement, on pourrait qualifier de petit-bourgeois, et dont l’objet métonymique est ce fourneau acheté à crédit par le biais duquel va se cristalliser l’attachement progressif que va porter Bill à la jeune femme. Le personnage joué par Spencer Tracy est d’ailleurs lui-même une incarnation parfaite de ce regard dépourvu d’affect que porte le réalisateur sur le contexte social qui sert de décor à l’histoire d’amour qu’il nous propose : loin d’être subie du fait de la crise économique, la marginalité de Bill semble au contraire correspondre à un choix de vie qui lui fait chérir une liberté qu’il voudrait absolue, mais que Trina va finalement parvenir à dompter par la force de son dévouement et de son abnégation amoureuse ; sorte de clochard céleste avant l’heure, Bill consent en fin de compte à contraindre son individualisme farouche à la force tranquille de cet amour absolu que lui voue Trina. Le travail précaire et déshumanisant, représenté par l’emploi de Bill comme homme-sandwich au début du film – n’est pas vécu par le personnage comme le syndrome aliénant des difficultés d’une époque, mais comme la garantie de pouvoir conserver son excentricité indolente ; de fait, le regard d’autrui n’a aucune prise sur lui, comme lorsqu’on le verra un peu plus tard travesti en clown échassier – ce qui ne l’empêchera pas pour autant de jouer les séducteurs. Au contraire de ce que va proposer la Warner à partir de 1933, Man’s castle n’est donc absolument pas un film préfigurant l’idéologie socialisante du New Deal, mais une œuvre discrètement empreinte d’un anarchisme poétique (et surtout pas politique) dont on pouvait trouver l’équivalent en France chez René Clair ou Jean Vigo, et plus rarement à Hollywood comme dans ce fascinant Zoo in Budapest qui avait tant impressionné Borzage : voir à ce sujet l’excellent ouvrage d’Hervé Dumont consacré au réalisateur (Frank Borzage, un romantique à Hollywood) ou le programme que lui a consacré France Culture dans le cadre de l’émission Plan large (Frank Borzage, un anarchiste poétique), écoutable sur le site de la radio (« podcast », j’aime pas…). Dès lors, dans Man’s castle, tout n’est qu’illusion au service de la féerie romantique : illusion des décors de studio et des trucages (voir plus bas), illusion du contexte social, mais aussi l’illusion véhiculée par Bill au début du film, avec son costume et haut-de-forme alors même qu’il n’est qu’un habitant du bidonville ; illusion de son coup de gueule revendicatif alors qu’il cherche juste une échappatoire pour ne pas payer l’addition dans un restaurant chic. Et afin de bien nous faire comprendre que son but n’est surtout pas celui de véhiculer le moindre message social, c’est au méchant de son film – l’infâme Bragg – que Borzage réserve l’initiative de produire un discours politique, lorsqu’à la façon d’un militant communiste, le personnage se juche sur un petit promontoire pour haranguer une petite poignée d’infortunés : il finit étalé par terre, après que Bill lui a flanqué un coup de poing pour avoir importuné sa compagne...
 

Cette poésie de l’œuvre s’incarne dans chacun des personnages, dans la vieille ivrogne au grand cœur comme dans ce vigile de nuit qui fait office de prêtre dans cette étrange paroisse, avec là encore le recours à l’illusion pour cette cérémonie de mariage improvisée dans un vague taudis, mais où « les mots sont les mêmes » qu’à l’église. Or la toute première des illusions est celle du cinéma, et à l’image de ce bidonville factice, la foule des rues qui grouille autour de Bill et Trina lorsqu’ils sortent du restaurant est tout aussi irréelle ; à ce titre, la démarche esthétique de Borzage sur ce film est à l’inverse de celle qu’avait choisie King Vidor pour The crowd, pour un but en partie similaire. D’une manière sans doute involontaire, l’irréalité de cette scène de rue est renforcée par le caractère encore très rudimentaire qu’avaient à l’époque certains trucages photographiques : nombreux sont les cinéphiles qui commentent de manière grinçante la transparence utilisée par Borzage, si peu au point que la disproportion entre les deux protagonistes et les passants qui figurent sur la projection arrière est flagrante. En ce qui me concerne, et pour les raisons d’expression poétique que je viens d’évoquer, ce ratage technique ne m’a pas choqué outre mesure ; il correspond en outre à l’état d’avancement technique du cinéma en ce début des années 30. Les transparences supposaient en effet la résolution compliquée des problèmes de couplage de caméra (synchronisation) et de format de pellicule (panchromatique), ce qui explique leur absence durant l’ère du cinéma muet ; Frank Borzage fut d’ailleurs le metteur en scène qui essuya les plâtres de cette technique, puisque que c’est dans sa version de Liliom (1930) qu’on en trouve une première occurrence notable. Il est certain qu’on estimait alors le recours à la transparence prometteur, car susceptible de limiter considérablement les frais de tournage en extérieur ; or c’est précisément le cas pour Man’s castle : tourner des scènes dans les rues de New York étant hors de prix, Borzage envoya une seconde équipe y filmer des plans d'archives destinés à être utilisés pour les décors – et donc aussi pour cette fameuse projection arrière un peu défaillante. Soit dit en passant, même bien après Man’s castle, certaines transparences utilisées dans des films pourtant prestigieux se sont montrées à mon avis guère plus convaincantes : celles que met par exemple en œuvre John Huston dix ans plus tard dans The treasure of the Sierra Madre sont affreuses, tout comme le sera encore dans les années 60 celle où l’on voit Edward G. Robinson signer un traité de paix dans Cheyenne autumn de Ford ; on constate d’ailleurs que le recours à cette technique qu’on a pu d’abord croire miraculeuse s’effectua finalement avec une prudente parcimonie. Pour en revenir à Man’s castle, son aura poétique passe également par le recours à un symbolisme tout à la fois naïf et touchant, comme lorsque Bill regarde par cette trouée qu’il s’est aménagée dans l’abri du couple, car, nous dit-on, « il ne peut pas dormir avec un toit  sur la tête » : lorsque le plan subjectif nous met à la place du personnage, nous y voyons passer des oiseaux migrateurs ; lorsque dans le plan suivant, Trina regarde à son tour, le ciel est vide… Toujours dans la même optique, le plan qui clôt le film constitue une brillante apothéose pour laquelle la composition élaborée par Borzage renvoie à la peinture religieuse la plus pure et naïve : l’amour sans limite de Trina a vaincu le libertinage vagabond de Bill, ce dernier apparaissant minuscule aux côtés de la jeune femme dans sa grande robe de mariée démodée ; la paille sur le sol du wagon à bestiaux renvoie à la Nativité (Trina est enceinte), alors que l’ascension de la caméra vers le ciel est accompagné par le regard fixe de Trina dans notre direction, magnifiant ainsi son triomphe, celui de la pureté des sentiments. Tout cela est cinématographiquement si sublime que pour une fois, le happy end nous apparaît être un choix qui ne relève d’aucune contrainte hollywoodienne, mais dont l’évidence résulte du regard féerique porté sur le monde par un cinéaste au sommet de son art.

 
Spencer Tracy démarra sa carrière avec le cinéma parlant (voir le court-métrage bonus) ; en 1933, une certaine incurie de la Fox n’a guère réussi à faire de lui davantage qu’une vedette de second plan. Sa situation professionnelle s’améliore en 1935 lorsqu’il passera à la MGM ; deux ans plus tard, il est devenu une star grâce à Captain courageous, puis l’année suivante en 1938 avec Boys town : on songe alors à ressortir ses anciens films, histoire de leur donner une rentabilité nouvelle. Mais un problème majeur se pose, particulièrement aigu pour Man’s castle : entre temps, le fameux code Hays est entré dans sa phase d’application la plus stricte, et l’implacable (et détestable) Joseph Breen y veille avec zèle. Harry Cohn va cependant montrer beaucoup d’insistance pour ressortir le film, et finira par obtenir gain de cause ; mais le prix artistique à payer sera lourd : non seulement douze minutes de film (réparties sur toute la longueur) devront être coupées, soit plus de 15 % du métrage, mais l’œuvre devra en outre subir un remontage afin que la scène de mariage soit déplacée au début de la relation entre Bill et Trina, le concubinage étant comme on le sait un des interdits les plus courants du code Hays. Il va résulter fatalement de cette opération non seulement une certaine incohérence narrative, mais aussi la perte de nombreuses images et bribes de dialogues particulièrement saillantes et stylistiquement intéressantes ; et c’est cette version impitoyablement tronquée de Man’s castle qui survivra par la suite dans les cinémathèques, jusqu’à encore récemment. Dans le même ordre d’idée que le bannissement du concubinage, l’adultère que commet Bill avec une danseuse subtilement nommée Fay LaRue se trouve relégué par les coupes au rang de simple flirt discret, et une bonne partie de la chanson qu’elle interprète passe elle aussi à la trappe ; c’est d’ailleurs fort dommage, la façon dont l’actrice Glenda Farrell avait de se pavaner en imitant ostensiblement la sulfureuse Mae West étant assez irrésistible. Les censeurs conservèrent tout de même la fin de cette scène, et la manière fort drôle avec laquelle Spencer Tracy lui remet une assignation à comparaître, avant d’aller se castagner en coulisse avec les trois costauds (amants ?) qui veillent sur la gourgandine : l’entrecroisement constant et fluide de l’humour le plus décapant avec le drame et l’environnement sinistre est une des grandes forces de la mise en scène de Borzage dans Man’s castle. Lorsqu’on voit le film dans son état originel, on se dit que la paire de ciseaux a dû s’échauffer du côté de la censure ; autant vous dire que la baignade nue de Bill et Trina dans l’Hudson fut promptement coupée, et que les dialogues durent donner des sueurs froides à Breen et son équipe : allusions à la prostitution, à l’avortement, à un enfant illégitime, au viol ou à l’alcoolisme, à peu près tout le catalogue qu’avait soigneusement dressé le code Hays y passe, sans compter les jurons et la façon très libre avec laquelle sont évoqués les textes sacrés de la religion. La censure fut même obligée d’opérer à rebours, en effectuant cette fois-ci un rajout : le dénouement de Man’s castle proposant en effet un homicide non seulement justifié de façon morale par l’intrigue mais également impuni – tout au moins par omission -, la version de 1938 crut utile de rajouter un coup de feu supplémentaire, afin de suggérer que Flossie mette fin à ses jours après avoir tué l’immonde Bragg ; voilà qui dut néanmoins susciter quelques cogitations ardues chez ces censeurs rigoureux, puisque ce faisant ils se retrouvaient à rajouter un suicide à l’actif du film, les ligues de vertu ne recommandant guère ce genre d’issue tragique au malheur. La harangue à tendance socialiste prononcée par Bragg fut elle aussi supprimée lors de cette ressortie de 1938 ; voilà qui est plus étonnant, si l’on se réfère à la remarque que j’ai formulée plus haut concernant cette scène qui tend pourtant à discréditer toute velléité pro-communiste. Par ailleurs, selon ce que j’ai pu lire, certains cinéphiles pointilleux auraient relevé que la version récemment restaurée serait plus longue d’une ou deux minutes que la version de 1933, suggérant par là qu’au moins l’une des trois copies utilisées pour la reconstitution – chacune coupée d’une manière différente, l’une étant anglaise – aurait fourni quelques plans charcutés dès l’origine. Notons à ce propos que, si les coupes de 1938 sont abondamment commentées, on parle moins de celles – tout aussi nombreuses – que le film a dû subir dès sa conception ; en terme de dates, la production du film se situait dans la zone grise durant laquelle le code Hays était entré en phase d’application, mais peinait encore à se rendre pleinement effectif (voir aussi le post que j’avais consacré à Laughing boy) : J. Breen ne prendra ses fonctions qu’au milieu de l’année 1934, et James Wingate, alors aux commandes de la MPPDA, et qui jusqu’ici avait traîné des pieds, commença cependant durant l’année 1933 à vouloir faire cesser ce laxisme qui devenait un sujet de plaisanterie parmi les cinéastes. Concernant Man’s castle, c’est son scénario qui passa d’abord entre les mains du bureau Hays de 1933, lequel exigea pas moins de 23 suppressions ; les choses se gâtèrent quelques mois plus tard lorsque le film achevé fut soumis à la Commission de censure de New York : au grand désespoir de la Columbia, l’œuvre fut carrément interdite de projection. Harry Cohn remua alors ciel et terre, et obtint finalement le feu vert de la censure, à condition d’opérer pas moins de 30 coupes supplémentaires… Que contenait cette toute première version ? Mystère. Pour en finir avec ces histoires de bonnes mœurs, remarquons que nombre de griefs portés par la critique de l’époque sur ce film étaient justement d’ordre moral et, curieusement, rejoignaient celles qui sont formulées à nouveau au XXIe siècle au détour de quelques commentaires d’anonymes : ces reproches portent non pas sur la sexualité hors-mariage, bien sûr, mais sur les aspérités du personnage de Bill et notamment ses saillies phallocrates (le « Tais-toi ou je te verse ce ragoût dans le dos » revient beaucoup, aujourd’hui comme à l’époque) ; or il me semble que ces propos certes fort peu amènes servent de toute évidence à souligner toute l’étendue du parcours d’assagissement que Trina réussit à faire effectuer à ce personnage, le superbe plan final parachevant ce renversement dans le jeu subtil des dominations. A l’inverse, les aspirations de Trina à se conformer au modèle soumis de la petite femme au foyer toute heureuse de servir monsieur à table, ont de quoi faire grincer des dents aujourd’hui plus encore qu’hier ; mais elles ont là encore un caractère volontairement appuyé afin de mieux servir le propos mélodramatique du cinéaste.
 

En bonus de cet envoi du jour, vous trouverez une des toutes premières apparitions de Spencer Tracy, lequel débuta sa carrière de comédien en 1930 dans des courts-métrages d’une bobine réalisés en Vitaphone, le procédé parlant qu’avait mis au point la Warner ; celui-ci a pour titre The hard guy, et il constitue le complément idéal à Man’s castle puisqu’on y traite très explicitement de la Grande Dépression. On notera parmi les qualités formelles de ce petit film sympathique le suspense qui précède son dénouement, et au cours duquel le son – toute nouvelle invention du cinéma – bénéficie d’une habile utilisation narrative. Sur le fond, on remarquera que la figure du vétéran de la Première guerre mondiale est choisie pour représenter la victime ordinaire de la crise économique, comme le fera quelques années plus tard William Wellman dans Heroes for sale, toujours à la Warner. Quant à Spencer Tracy, et comme l’indique le titre, il joue déjà le type particulier de dur à cuire qu’il incarnera à plusieurs occasions dans sa carrière ; la future grande star est toutefois à peine reconnaissable, à cause de ces lourdes conventions de maquillage qui caractérisaient le cinéma muet, et qui semblent encore de rigueur en ce tout début des années 30. Dernière remarque, Man’s castle et The hard guy se répondent sur un petit détail, concernant le nom du protagoniste masculin du court-métrage (« Guy ») et le surnom que donne Bill à Trina dans le film de Borzage (« Whoosis ») : les deux suggèrent une anonymisation du personnage, représentation métonymique de la masse prolétaire dans le premier cas, dédain paternaliste de la part d’un individualiste bourru dans le second. 

THE HARD GUY (1930)


Court-metrage (6 min) VOSTFR

Pour finir, comme d’habitude, un mot sur la partie téléchargeable de ma proposition du jour : la copie de Man’s castle que vous trouverez en lien est non seulement complète, comme vous l’avez bien compris, mais elle est aussi dans une qualité irréprochable, le fichier étant issu de l’édition blu-ray. Le sous-titrage en français est hybride : il provient à 80 % de celui que proposait une diffusion télé de la version charcutée de 68 minutes, et que j’ai resynchronisé sur cette version complète ; pour les dialogues restants, j’ai créé les lignes manquantes en les traduisant – ou plutôt en les adaptant, ce qui est mieux – à partir des sous-titres en anglais fournis par le blu-ray. En ce qui concerne The hard guy, le fichier est de qualité correcte et provient d’un DVDrip ; ne le trouvant pas à mon goût, je n’ai pas utilisé le sous-titrage qu’a créé il y a quelques temps un internaute, et j’ai donc préféré vous proposer celui de mon cru, qui résulte cette fois-ci d’une traduction à l’oreille avec pour conséquence un petit trou sans gravité : je n’ai pas compris la phrase prononcée par la petite fille vers le début de film, mais je crois qu’elle dit que sa poupée commence à être trop usée. 


Un partage et une traduction de


16 commentaires:

  1. Vu il y a une paire d'années au "cinéma de minuit" de Brion et le souvenir d'un film admirable, de personnages habités d'une grande et belle humanité et la confirmation que Borzage était d'un autre gabarit que Capra. Merci beaucoup Unheimlich pour cette merveille, pour le court-métrage et pour le texte dont je me délecte par avance.

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  2. Merci pour le taf, le film que je vais me délecter de découvrir, et texte, super intéressant.

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  3. Merci pour 'The Hard Guy'.RF.

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  4. Chapeau bas Unheimlich pour ce magnifique partage et toutes les informations que vous nous transmettez. J'avais une copie venue d'un site de cinéphiles aujourd'hui disparu, mais celle-ci me semble supérieure en tous points.
    Un grand merci Unheimlich, et à Stalker pour l'accueil

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  5. Merci pour le partage et la présentation.

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  6. Merci pour ce partage et pour le taf

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  7. Un Borzage en HD, c'est déjà Noël ! Merci.

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  8. merci et bravo pour le travail !

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  9. Film grandement apprécié lors de sa diffusion au Cinéma de Minuit Tracy et Young formait un superbe couple à l'écran et nous transportait
    lors grand merci pour ce beau partage et l'occasion de revoir ce très beau film

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