(VOSTFR)
Réalisation : Richard Groschopp
Casting : Gojko Mitic, Rolf Römer, Helmut Schreiber
Durée : 87 min
Année : 1967
Pays : Allemagne
Genre : Western, Aventure
Version 1
MKV DVDRIP 1 Go VOSTFR
Version 2
MKV HD-DVD 1.42 Go VOSTFR
BONUS : Classic Comics
C’est le retour des Mohicans ! Après un premier cycle que j’avais consacré au mois de septembre et octobre à des adaptations cinématographiques, télévisuelles et picturales des fameuses Histoires de Bas-de-Cuir de James Fenimore Cooper, en voici donc un second. Nous étions en effet loin d’avoir fait le tour de la question, ne serait-ce que par le nombre pléthorique de ces adaptations qui exclue toute prétention à l’exhaustivité, et les quatrième et cinquième volets de la saga n’avaient même pas été abordés. Voici donc un nouvel aperçu des aventures de Nathaniel Bumppo, cet homme des frontières en qui Balzac admirait « l’hermaphrodite moral » ; il s’agit cette fois-ci d’une petite salve de cinq envois consacrés chacun à un des cinq volumes de la série, et je vous les proposerai selon une chronologie diégétique qui, comme vous le savez maintenant, ne correspond pas à l’ordre dans lesquels Cooper les a écrits. Vous découvrirez ainsi de nouvelles adaptations du Tueur de daims (mon préféré), du célèbre Dernier des Mohicans, du Lac Ontario, et je finirai ce second cycle (ainsi que toute la saison) par deux envois consacrés aux Pionniers et à La prairie, ces deux ultimes épisodes que je n’avais toujours pas abordés ici. Pour tout ce qui concerne la présentation générale des Histoires de Bas-de-Cuir, et les considérations générales sur leur deux héros récurrents Natty Bumppo et Cingachgook, ainsi que sur l’introduction aux trois premiers épisodes, je vous renvoie à tout ce que j’avais écrit durant les mois de septembre et octobre ; mais tout cela est inutile, car je ne doute pas une seconde que depuis ce temps-là, vous ayez effectué une (re)lecture passionnée de toute cette œuvre fondatrice de la littérature américaine, en mêlant tout à la fois votre distance critique de grande personne et le plaisir certain de pouvoir retrouver au fil des pages votre âme d’enfant émerveillé par les paysages grandioses et le frisson des aventures lointaines. Le cycle débute donc par Le tueur de daims, cette sorte de préquelle au Dernier des Mohicans que Cooper écrivit en 1841 ; nous voilà plongé au début des années 1750, à la veille de la guerre de la Conquête, dans le futur État de New York : le lieu exact est le lac Otsego, qui est encore à cette époque un lieu sauvage à peine cartographié, terrain de chasse de tribus autochtones alliées soit aux Français, soit aux Anglais, ainsi que d’une téméraire poignée de trappeurs blancs et autres « coureurs des bois »…
Le tueur de daims fut adapté au cinéma dès 1911 ; au mois de septembre, j’avais présenté trois des adaptations ultérieures : la première, réalisée en Allemagne en 1920, était assez fidèle au roman, avec quelques bons atouts de mise en scène et d’interprétation (Bela Lugosi était un Chingachgook fort convaincant) mais qu’il était malheureusement difficile d’apprécier à sa juste valeur à cause de l’incomplétude de la copie (en fait un remontage américain) et d’une image de mauvaise qualité (le film ne semble pas encore avoir bénéficié d’une restauration). Réalisée aux Etats-Unis en 1957, la seconde adaptation était une désastreuse trahison de Cooper qu’il convient de vite oublier, combinant des dialogues stupides à des choix scénaristiques grotesques, et dont il n’y avait pas grand-chose à sauver à part peut-être le Technicolor. La troisième était une curieuse série télévisée de la fin des années 60, dont le premier épisode adaptait Le tueur de daims en respectant à peu près le récit originel ; le côté très désargenté de cette coproduction franco-allemande combiné à l’ambiance brumeuse des décors naturels de Roumanie conférait à l’ensemble un charme tout à fait étrange, à défaut d’aboutir à un résultat parfaitement convaincant. Hormis ces trois adaptations pour l’écran, je vous avais fourni diverses interprétations iconographiques du roman dont il fallait surtout retenir les formidables illustrations de N.C. Wyeth ; et nous en étions resté là pour ce premier roman. Cette nouvelle version que je propose aujourd’hui est une fois de plus allemande, ce qui témoigne d’ailleurs de l’intérêt particulier qu’a toujours eu le public populaire d’outre-Rhin non seulement pour Cooper, mais plus généralement pour tout ce qui a trait aux Indiens d’Amérique du Nord ; le film en question appartient à la grande vague du western européen entamée au début des années 60 en Allemagne puis en Italie. Disons-le d’emblée : je n’ai guère de sympathie pour ce type de cinéma, qu’il soit choucroute ou spaghetti, qui allie le plus souvent la médiocrité formelle au manque d’intérêt sur le fond ; et pourtant, j’ai une tendresse particulière pour ce Chingachgook, die grosse Schlange réalisé en 1967 par Richard Groschopp, non pas tant que ses qualités techniques soient bien meilleures que la plupart de ses homologues, mais à cause de son indéniable originalité dans la manière d’aborder les questions de fond sur le genre cinématographique auquel il appartient, ainsi qu’à quelques innovations formelles intéressantes. La raison principale de ces caractéristiques particulières tient à l’appartenance de l’œuvre à un courant marginal du western européen souvent dénommée Indianerfilm, et qui désigne l’ensemble formé par une petite quinzaine de films produits à partir de 1966 dans l’ancienne Allemagne de l’Est ; or comme on s’en doute, le fait que ces films proviennent du bloc soviétique (on parle plus généralement d’Ostern) induit une différenciation idéologique marquée avec les westerns produits de l’autre côté du rideau de fer. On notera toutefois qu’au sein du western allemand, cette différenciation est beaucoup moins nette sur les aspects formels, en particulier du fait que les lieux tournages étaient les mêmes des deux côtés du mur de Berlin : les paysages de la Yougoslavie de Tito furent ainsi le théâtre privilégié des prises de vue en extérieur, élément indispensable à la bonne tenue de n’importe quel western ; aussi les films ouest-allemands de ce type n’étaient pas sans liens avec les pays de la sphère communiste. A l’inverse, c’est le succès inattendu de Der Schatz im Silbersee produit à l’ouest en 1962 (et point de départ de la vague Winnetou) qui a incité en Allemagne de l’Est la DEFA à produire à son tour des westerns, dont le tout premier fut Die Söhne der grossen Bärin sorti en 1966 ; le film qui nous occupe ici fut le second.
Voilà pour les similarités entre westerns de RFA et de la RDA ; mais en période de guerre froide et étant donné l’intérêt porté par les régimes communistes au cinéma en tant que vecteur de propagande, on conçoit bien qu’il s’agissait pour la DEFA – l’organisme public de production cinématographique en Allemagne de l’Est à partir de 1950 – de se démarquer le plus clairement possible sur le fond des westerns occidentaux, qu’ils soient allemands ou américains. Dès lors, la focalisation marquée de ces films sur la figure des Amérindiens n’est guère surprenante, puisqu’il s’agit là bien évidemment de la question qui fâche au sujet de la conquête du Nouveau Monde. Et voilà pourquoi on parle d’Indianerfilms : les aborigènes ayant été globalement relégués par le western classique au rang d’une vague figuration de gêneurs anonymes, l’Allemagne communiste se fit fort de renverser le paradigme en les mettant au cœur de ses préoccupations thématiques, plaçant du même coup la grande majorité des protagonistes blancs dans l’arrière-plan réservé aux fauteurs de troubles. Il y a certes beaucoup d’objections à faire à ce parti-pris : on ne fait là que substituer un manichéisme par un autre, sans parler de l’hypocrisie du discours communiste sur la libération des peuples ; mais enfin, après tant et tant de westerns classiques où le discours pro-Indien faisait figure d’exception rarissime (voir le cycle que j’ai consacré à ce sujet), cette proposition de renversement des points de vue est une initiative fort appréciable, vraie bouffée d’oxygène dans l’univers trop sclérosé de tous ces cow-boys dont on louait invariablement l’esprit de conquête. A partir de là, il restait encore à déterminer quel matériau fictionnel pouvait servir de base à l’élaboration de ces scénarios d’un nouveau genre ; or cette question cruciale explique en grande partie le contraste entre le relatif intérêt que suscitent ces Indianerfilms et la médiocrité certaine de leurs homologues ouest-allemands. La réponse est assez simple : presque tous les westerns de la RFA sont des adaptations de Karl May, tandis qu’aucun des films équivalents en RDA n’a daigné s’intéresser à cet auteur. Rappelons qu’en Europe aussi bien qu’aux Etats-Unis, le western (au sens large, incluant le « eastern » à la Cooper) fut une affaire de littérature populaire bien avant de devenir un sujet cinématographique ; or si la France par exemple eut ses Coopers en la personne de Gabriel Ferry ou de Gustave Aimard, l’Allemagne eut quant à elle le prolifique Karl May qui inonda au tournant du XIXe et du XXe siècle le marché outre-Rhin de ses romans enfantins ; c’est à lui qu’on doit l’invention de Winnetou et son comparse Old Shatterhand, pâle ersatz du duo Bas-de-Cuir/Chingachgook imaginé par Cooper. L’immense popularité de Karl May en Allemagne éclipsa rapidement quelques estimables prédécesseurs comme Friedrich Gerstäcker, qu’il plagiait d’ailleurs de manière éhontée tout en les affadissant ; or qui a lu dans sa tendre jeunesse un tant soit peu de littérature western ne peut s’y tromper : je me souviens pour ma part qu’autant la lecture de Cooper m’avait valu quelques remontrances parentales sur le fait que je n’avais toujours pas éteint la lumière à 2 heures du matin, autant les deux romans de May que j’avais ensuite entamés (la Bibliothèque du Chat Perché, vous vous rappelez ?) m’étaient sont tombés des mains au bout de 30 pages. Toutefois, les raisons pour lesquelles Karl May n’a pas été republié en RDA sont parfaitement stupides : la dictature soviétique le qualifiait de « fasciste », ce qui ne voulait pourtant strictement rien dire à l’époque de l’écrivain ; peut-être a-t-on voulu ainsi mettre l’accent sur le fait qu’Hitler fut un grand admirateur des romans de May, mais on se demande bien en quoi l’auteur serait responsable de la démence politique d’un de ses futurs lecteurs… Bref, la littérature de May n’est pas plus fasciste que communiste ou je ne sais quoi encore : elle est juste de mauvaise qualité, ce qui est certes regrettable, mais n’est tout de même pas un crime. Petite anecdote en passant : il n’est sans doute pas inopportun de rapprocher cette attitude de la censure est-allemande de celle qu’adopte aujourd’hui l’idéologie woke, puisque la cancel culture a décidé à son tour de faire la peau à Karl May qu’elle trouve « raciste » (et aussi transphobe, j’imagine, avec un mauvais bilan carbone) ; bref, contrairement à l’amour des lettres, l’abrutissement idéologique, lui, n’a pas pris une ride… Pour en revenir au cinéma de l’Allemagne de l’Est, un curieux paradoxe a fait que ces mauvaises raisons politiques ont abouti à de bons choix : en évinçant Karl May, l’Indianerfilm allait ainsi pouvoir se tourner vers des auteurs de meilleure tenue littéraire. Le premier western de la DECLA se proposa ainsi de se tourner vers Liselotte Welskopf-Henrich ; quant à Chingachgook, die grosse Schlange, c’est donc James Fenimore Cooper qui allait fournir le matériau fictionnel. Cela pose cependant une nouvelle question : si Karl May fut jugé politiquement indésirable, alors qu’il n’est au fond qu’un Cooper bas de gamme, pourquoi les autorités culturelles est-allemandes ont-elles accepté l’auteur américain ? Aucune recherche ne m’a apporté de réponse claire à cette contradiction ; je ne peux donc que formuler des conjectures : peut-être le statut de grand classique de Cooper le rendait-il politiquement inerte, ou tout au moins ineffaçable des mémoires contrairement à May qu’on avait passablement oublié depuis plusieurs décennies. Une autre hypothèse, à laquelle il me plaît de croire de manière subjective, serait de dire que le régime communiste, conscient de la médiocrité littéraire de Karl May, se faisait un point d’honneur à produire des westerns qui, à défaut de surpasser techniquement leurs homologues ouest-allemands, pouvaient au moins leur en remontrer d’un point de vue du prestige culturel ; nous verrons tout à l’heure que certaines créations formelles qui se font jour dans Chingachgook, die grosse Schlange vont également dans ce sens.
Lorsqu’on examine l’ensemble des films incriminés, une autre différence majeure entre les westerns ouest et est-allemands réside dans le fait que les films produits en RFA fonctionnaient selon une logique de série – on reprenait souvent les mêmes personnages de Old Shatterhand et Winnetou – alors que leurs homologues en RDA, tout en présentant une unité thématique autour des Indiens, s’ingéniaient au contraire à varier les contextes : alors que le tout premier Indianerfilm avait situé son intrigue dans les derniers temps de la conquête de l’Ouest, Chingachgook, die grosse Schlange revient 120 ans en arrière et se place avant la guerre de Sept Ans. Ainsi, même si l’on retrouve dans ce corpus de films est-allemands le même interprète principal Gojko Mitić (un Yougoslave doublé dans la langue de Goethe) dans des rôles de chefs indiens, il ne s’agit presque jamais de personnages récurrents. Pour son second western pour la DEFA, les lieux de tournage se sont multipliés : hormis les séquences en studio (le village huron, par exemple) réalisées à Babelsberg, la Bulgarie et la Tchéquoslovaquie viennent cette fois-ci s’ajouter à l’habituelle Yougoslavie pour les nombreux plans tournés en extérieur. Or ces derniers sont particulièrement bien choisis et exploités, en particulier pour tout ce qui concerne le lac Otsego du roman, auquel se substitue un paysage situé dans un des trois pays précités (je n’ai pas réussi à déterminer avec certitude lequel) et dont les aspects visuels sont étonnamment proches de ceux des parties septentrionales de l’État de New York ; cela constitue un indéniable atout formel pour le film de Richard Groschopp. Un autre de ces atouts est la volonté évidente de la DEFA de se démarquer de la kitscherie grotesque qui caractérisait les péripéties de Winnetou à l’ouest du rideau de fer : pas d’humour lourdingue et, surtout, des efforts pour sortir quelque peu les Indiens des représentations infantiles qui caractérisaient les adaptations de Karl May. Il me paraît toutefois incorrect de parler sur ce point de précision ethnographique (comme j’ai pu le lire parfois) en ce qui concerne Chingachgook, die grosse Schlange : si certains détails vont en effet dans ce sens, comme par exemple les habitations en bois du village delaware au début du film, beaucoup d’autres me paraissent douteux. Tout au moins évite-t-on la fantaisie trop tape-à-l’œil : à défaut d’avoir les attributs visuels des aborigènes de la rive sud de l’Hudson (Hurons, Mohicans et autres Mohawks), les protagonistes ressemblent au bout du compte aux Indiens génériques du commun des westerns - c’est-à-dire à ceux des Grandes Plaines - à l’instar du personnage principal incarné par Gojko Mitić ; au niveau de l’accoutrement, son Chingachgook ne ressemble en tout cas pas du tout à celui décrit par Cooper. Par ailleurs, beaucoup de détails du film révèlent des anachronismes flagrants : ainsi à aucun moment ne voit-on quelqu’un charger son mousquet par la bouche, et le maniement des armes en feu y semble aussi aisé que dans n’importe quel western censé se dérouler un siècle plus tard. Quant au pantalon en cuir arboré par la jolie Judith dans la seconde partie, il est certes très seyant et sexy, mais ne me paraît guère plus probable que le surgissement d’une crinoline dans une boîte disco… Pour autant, les libertés prises par le film débouchent à l’occasion sur quelques créations originales et de fort bon goût, même s’il est permis de douter de leur aspect documenté ; et il convient ici d’évoquer un indéniable point fort du film qui réside dans les trois séquences chorégraphiées qu’on nous donne à voir. Il s’agit bien sûr de danses indiennes, ou supposées telles ; or si j’ai des doutes très sérieux quant à leur rigueur documentaire (certains mouvements sont de toute évidence des figures de style occidentales), elles constituent grâce à leur haute valeur artistique les moments les plus remarquables de Chingachgook, die grosse Schlange. Conçues par le Henn Haas, maître de ballet à l’opéra de Halle-sur-Saale, ces trois séquences contribuent à donner au film une certaine ambition qui lui fait regarder de haut ses homologues ouest-allemands ; la première d’entre elles, qui ouvre le film, est réellement une des scènes les plus étonnantes – au bon sens du terme – qu’il m’ait jamais été donné de voir dans un western au sens large.
Voilà pour la forme ; quant aux options prises sur le fond, elles constituent la part essentielle de l’originalité et de l’intérêt du film. Comme je l’ai évoqué précédemment, la DECLA avait décidé de mettre les Indiens au centre de sa série de films, et de présenter les Blancs comme des intrus venus conquérir et exploiter un territoire qu’ils jugent profitable pour leurs affaires, sans le moindre égard pour les premiers occupants : c’est en effet la teneur du discours que la voix-off nous sert ici juste après la séquence d’introduction. Bien sûr, un tel positionnement est plein d’arrière-pensées en lien avec l’opposition idéologique qui sous-tendait la guerre froide ; néanmoins, il faut reconnaître que cet amer constat est aussi celui de la réalité historique. Le choix du Tueur de daims au sein de la série des Histoires de Bas-de-Cuir (largement connue et publiée en RDA dans les années 50) prend alors tout son sens : c’est dans ce roman que Cooper donne le visage le plus hideux à cet appât du gain qui caractérise les nouveaux venus, avec ce sordide trafic de scalps au sujet duquel Natty Bumppo (alias Tue-Daim, alias Œil-de-Faucon) s’oppose dans le roman à ses compatriotes Harry et Hutter. Bien entendu, le scénario prend soin de conserver cet aspect du récit ; il y ajoute des scènes se déroulant dans le fort tenu par les Anglais, et qui constituent un prétexte pour dresser un portrait-charge appuyé des envahisseurs européens, mais avec un manque de nuance qui finit malheureusement par en atténuer la portée. Mais le changement le plus notable par rapport à l’œuvre de Cooper consiste dans le déplacement du centre de gravité d’Œil-de-Faucon à son acolyte Chingachgook, en intervertissant leurs rôles respectifs de héros principal et d’alter-ego. Comme le titre du film l’indique, c’est donc le futur dernier des Mohicans qui est cette fois-ci au centre de l’histoire, et s’approprie du même coup quelques péripéties essentielles qui, dans le roman, concernaient son acolyte coureur des bois : le duel singulier avec un guerrier ennemi (qui perd ici la valeur initiatique qu’il avait chez Cooper), et les séquences finales du poteau de torture dans le village des Hurons, lesquels remplacent d’ailleurs ici les vagues Mingos qu’évoquait l’écrivain américain. Ce repositionnement des personnages dans leur ordre de prépondérance s’inscrit bien entendu dans la perspective de l’Indianerfilm, un terme que la DECLA substituait volontairement pour ses productions du genre à celui de western, terme qu’elle réservait péjorativement aux œuvres considérées comme « colonialistes » produites par bloc de l’Ouest, du type How the West was won – et dont le public est-allemand était d’ailleurs privé. Ce dernier point assurait le succès dans leur pays natal de films comme Chingachgook, die grosse Schlange, qui réalisa 5 millions d’entrée en RDA (Die Söhne der grossen Bärin, le premier film, en avait cependant fait presque le double) ; notons au passage qu’à l’inverse, dans les pays communistes moins idéologiquement rigides comme la Tchécoslovaquie, la Hongrie ou la Pologne, l’ouverture au cinéma commercial de l’ouest – et notamment aux westerns américains, dont le public raffolait – faisait que la diffusion des Indianerfilms y passait relativement inaperçue, révélant de ce fait que malgré des qualités propres, ce type de films ne saurait rivaliser stylistiquement avec ses grands modèles hollywoodiens.
Si cette petite entorse à Cooper consistant à survaloriser Chingachgook a quelque chose d’original et de plaisant, certains autres aménagements scénaristiques semblent plus contestables, ou vont en tout cas dans le sens d’un appauvrissement de l’œuvre originelle. On regrette ainsi beaucoup la disparition d’Hetty la simple d’esprit, personnage attachant qui faisait un contrepoids utile à sa sœur Judith ; elle avait en outre chez Cooper un intéressant rôle de médiateur dont le statut particulier la plaçait en dehors du conflit des civilisations, d’une toute autre manière que « l’hermaphrodisme moral » de Nathaniel Bumppo qui intégrait quant à lui ce conflit en son propre sein. Autre regret, le personnage de Rivenoak (le chef des Mingos chez Cooper) perd ici non seulement son nom, mais aussi beaucoup de son épaisseur : dans le roman originel, l’écrivain sait admirablement faire partager à cet adversaire implacable et rusé le statut du « noble sauvage », dans un subtil jeu de ressemblance, avec son frère ennemi Chingachgook ; il est en outre assez médiocrement interprété par un acteur aux traits vraiment trop européens, et qu’il aurait peut-être convenu de grimer davantage pour qu’il devienne un tant soit peu crédible. Lui aussi plus blanc que rouge, Gojko Mitić se tire en revanche fort bien de son rôle grâce à une présence physique imposante, campant de ce fait un Chingachgook aux allures de super-héros, tout à fait dans la tradition de la célèbre couverture du Dernier des Mohicans dessinée dans les années 20 par N.C. Wyeth ; je vous garantis qu’après l’avoir vu à l’œuvre l’impressionnant Mitić – qui avait fait ses armes à la DECLA comme cascadeur - vous ne pourrez plus voir Pierre Brice et son Winnetou aimable et docile sans éclater de rire dans la seconde qui suit. Pour en revenir au scénario du film de Richard Groschopp, son dénouement inattendu est très révélateur de la tournure idéologique que le régime est-allemand souhaitait insuffler à son cinéma de divertissement : prenant cette fois-ci une liberté totale avec le récit de James Fenimore Cooper, la conclusion de Chingachgook, die grosse Schlange pousse toutefois le bouchon un peu trop loin dans une volonté de démarquage et d’édification certes présente tout au long du film, mais qui l’était jusqu’ici dans des proportions acceptables. Alors qu’à la fin du roman, Œil-de-Faucon, son ami Mohican et sa fiancée Wah-ta-Wah reprenaient leur existence de francs-tireurs tout à la fois jaloux de leur liberté mais se portant malgré tout au service de la Couronne britannique dans le conflit avec la France, cette adaptation est-allemande propose de son côté une improbable fraternisation entre le Delaware et ses ennemis Hurons après que les uns et les autres aient réalisé que leur indianité devait faire cause commune contre tous les envahisseurs blancs, qu’ils soient anglais ou français : prolétaires de toutes tribus, unissez-vous ! Non pas que dans la réalité, les rivalités ancestrales n’aient été effectivement exacerbées et cyniquement utilisées par les colonisateurs comme le montre tout le film avec insistance ; mais conclure sur la réalisation effective d’une union aussi improbable fait l’effet d’un vœu pieu, et tourne cette fois-ci le dos à une vérité historique qu’on ne peut certes que trouver regrettable, mais qui n’en fut pas moins celle qui favorisa cette calamité que fut pour le continent nord-américain sa conquête par les Européens. Le fait est que l’union sacrée ne fut que très rarement une option dans l’histoire des Amérindiens dans leur conflit avec l’homme blanc ; un exemple connu est la désillusion que connut Black Hawk à ce sujet en 1832. Par ailleurs, on ne peut que relever l’hypocrisie qu’il y avait en 1967 pour un régime communiste de délivrer un tel message, alors même que le Vietnam était devenu depuis quelques années le sanglant terrain de l’affrontement délocalisé entre deux grands blocs politiques dont les véritables centres de commandement se trouvaient à Washington et à Pékin. Comment dit-on, déjà ? Ah oui ! Toute ressemblance avec des faits ou des personnages existants est purement fortuite…
Il reste néanmoins que cette tournure originale fait rétrospectivement bonne impression sur le spectateur, en ce qu’elle propose un point de vue revigorant à un genre qui a toujours souffert de ses innombrables répétitions. Au regard de ce qu’avait été The deerslayer de Kurt Neumann 10 ans auparavant, Chingachgook, die grosse Schlange ne peut manquer de produire un effet favorable, même si toutes les innovations qu’il propose – sur le fond comme sur la forme – n’ont pas toute la même pertinence ; au moins l’œuvre montre-t-elle la volonté de proposer quelque chose de différent et même, par certains aspects, d’ambitieux. Il est vrai que les choix s’avèrent parfois surprenants, jusqu’à être décalés : ainsi doit-on reconnaître que la partition composée pour le film par Wilhelm Neef, chef d’orchestre réputé de la RDA, est d’une indéniable qualité musicale ; le problème est qu’elle n’est tout simplement pas appropriée au sujet… Typique des nouvelles orientations stylistiques prises par la DECLA suite au 11e plénum de Parti Communiste en 1965, après qu’on eut décrété que le cinéma de genre et le vedettariat n’étaient désormais plus des gros mots, Chingachgook, die grosse Schlange représente sans doute ce que l’on pouvait faire de mieux en la matière dans ce pays : fidélité à la source littéraire, ambition artistique marquée, souci de produire un contre-discours soigné ; le film de Richard Grosschopp s’efforçait également de tirer les leçons de l’expérience précédente (Die Söhne der grossen Bärin) pour améliorer encore ce que l’Indianerfilm avait à offrir au public, au moment-même où, de l’autre côté du mur de Berlin, le western façon Karl May par Harald Reinl et les autres s’enfonçait de plus en plus dans la médiocrité. A propos de ces films ouest-allemands, on notera que c’est l’adaptation du Tueur de daims tournée aux Etats-Unis en 1957 qui servit au début de matrice référentielle, non seulement par le réemploi de l’insipide Lex Barker pour jouer le coureur des bois, mais aussi pour un certain nombre d’aspects visuels et notamment les costumes utilisés. Pour en revenir au film est-allemand qui nous occupe ici, ce fut curieusement, malgré son succès public et sa réussite, le dernier travail pour le grand écran de son réalisateur Richard Grosschopp, lequel se tourna ensuite vers la télévision. De sa précédente carrière de cinéaste j’aimerais beaucoup découvrir un jours son film de 1963 Der Glatzkopfbande, qui suscita alors une vive controverse et fut plus tard interdit : inspiré des films de bikers occidentaux type The wild one, on y voit paraît-il une bande de hooligans pré-skinheads semer la terreur dans une station balnéaire avant de se faire coffrer par la police ; le genre d’histoire qui ne serait que banale dans la morne production occidentale de films d’exploitation, mais qui ne devait pas manquer de sel dans le contexte d’une dictature communiste. Bon, mais là, je crois que je me suis un peu égaré…
En bonus, je vous propose l’adaptation du Tueur de daims en bande dessinée, publiée par Gilberton en janvier 1944 dans la fameuse série des Classics Comics, dont elle constitue le 17e numéro. Pour une présentation générale de cette incontournable collection, devenue par la suite Classics Illustrated, je vous renvoie au premier cycle Cooper où, en bonus de je ne sais plus quelle adaptation du Dernier des Mohicans, je vous avais proposé la version comics du célèbre roman de 1826. Une fois encore, même si je ne suis pas un fervent adepte de bande dessinée, celle-ci me paraît de fort bon goût et l’adaptation du récit effectuée par Evelyn Goodman respecte plutôt bien la teneur du Tueur de daims tel que l’avait écrit James Fenimore Cooper. Il ne me reste plus qu’à vous dire un mot sur la marchandise informatique que je vous propose concernant Chingachgook, die grosse Schlange : n’ayant pu me résoudre à un choix satisfaisant pour les différents fichiers vidéo disponibles, je me suis résolu en vous en proposer deux (le film est strictement le même dans chacun, issu de la même édition DVD), et vous pourrez choisir celui qui vous convient le mieux. Ils sont tous les deux de bonne qualité générale, mais le premier a pour défaut une résolution faiblarde, tandis que le second propose de la HD (en vérité, je crois qu’il s’agit plutôt d’un gonflement artificiel du DVD, un « upscale » comme on dit quand on parle mal) avec un meilleur piqué, mais qui souffre en revanche d’un léger manque de fluidité lors de mouvements à l’image – un défaut que n’a pas le premier fichier. Quant au sous-titrage, je l’ai effectué d’après la bande-son en allemand, dont j’ai fait une transcription automatique en texte que j’ai ensuite soumise à trois traducteurs automatiques différents dont j’ai comparé les rendus réplique par réplique (oui je sais, c’est un truc de dingue), et avec l’aide des sous-titres anglais en cas d’irrésolution. Vous suivez ? Tout ça parce que je ne parle pas un traître mot d’allemand ; mais rassurez-vous, je prétends avoir suffisamment d’expérience en matière de sous-titrage, de patience devant mon ordinateur et surtout d’amour du cinéma et de l’œuvre de James Fenimore Cooper pour vous proposer ici un résultat parfaitement satisfaisant. Et puis si ça n’est pas le cas je m’en fous, je suis de toute façon hors se portée de vos jets de tomates.










Super proposition que ce western avec Gojko Mitic qui à incarné d'autres grands personnages indiens comme Tecumesh et Osceola, à découvrir. Merci !
RépondreSupprimerMerci infiniment cher Unheimlich pour ces beaux partages !
RépondreSupprimerMerci UH
RépondreSupprimerCe commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerMerci infiniment .
RépondreSupprimerMerci beaucoup
RépondreSupprimerIl l'avait dit d'une voix rauque et caverneuse , : "I'll be back !" et effectivement Unheimlich est revenu (après des mois d'entraînement car il supervise le parcours du Tour de France avant que celui-ci ne commence cet été , il se tape toutes les étapes dans des conditions qui dépassent l'entendement . ça mériterait un film . Un Cycle pourquoi pas même , "Un Cycle dont je ne peux dévoiler la marque , question de droits" m'avait-il dit juste avant d'attaquer les Pyrénées) .
RépondreSupprimerEnfin de retour donc ! Avec ce cycle tant attendu . J'avoue m'être fait un peu devancer (dès qu'on attaque les cols si on ne garde pas la roue du devancier , on est vite distancé et ce n'est pas dans le Peyresourde , le Ventoux ou l'Alpe d'Huez que je vais faire mon retard) . Je me suis donc procuré un vélo d'appartement pour essayer de comprendre la tactique , rattraper mon retard. (car le vélo est un sport hautement stratégique) et de rentrer dans la tête de ce cycliste particulièrement chevronné (il a des kilomètres au compteur) .
En matière du "Cycle , Leatherstocking Tales - Histoires de Bas-de-Cuir" j'ai bien tenté de tenir la cadence , suivre le leader mais dès qu'on a attaqué la montagne ou dans les "contre la montre" , j'ai rapidement été dépassé . Il faut dire en toute objectivité que Unheimlich n'a rien à envier à Anquetil ou Hinault , Hop on croit qu'il est là , non on ne le voit plus et tout d'un coup il réapparaît avec un avantage conséquent sur ses poursuivants et sur le reste du peloton .
Bon , le maillot jaune c'est foutu , le maillot à pois également , il me reste peut-être une chance avec le maillot vert et ainsi finir honorablement en ayant parfaitement rangé les publications du "Champion" sur ce Cycle qui n'est pas fini et qui me semble loin de l'être .
Merci Unheimlich , "Roi du Cycle" et à très bientôt lors de la prochaine étape .
Merci Stalker & WZ !
Salut Marcel
SupprimerTu ne crois pas si bien dire : j'adore le vélo ! Des cycles, des cycles... et peut-être bientôt un sur "Le western à vélo : comment j'ai troqué mon cheval contre une bicyclette pour partir à la conquête de l'Ouest" !
Salut Unheimlich ! J'avais la connerie et un peu d'inspiration hier , puis ça me faisait plaisir de reprendre ce cycle .
SupprimerIl y a une scène dans "Butch Cassidy And The Sundance Kid" avec Katharine Ross se passant sur une bicyclette avec en fond la superbe chanson "Raindrops Keep Fallin' On My Head" .
Merci pour cette rareté.
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