mercredi 4 décembre 2024

GENUINE

 (VOSTFR)


Réalisation : Robert Wiene
Casting : Fern Andra, Hans Heinrich von Twardowski, Ernst Gronau
Durée : 120 min
Année : 1920
Pays : Allemagne
Genre : Horreur

Depuis qu'il a terminé un portrait de Genuine, une grande prêtresse, Percy devient irritable et renfermé. Il se désintéresse de la peinture et refuse de voir ses amis, préférant passer son temps seul avec le portrait dans son bureau. Après avoir refusé l'offre d'un riche mécène d'acheter la tableau, Percy s'endort en lisant des histoires sur la vie de Genuine. Celle-ci prend vie à partir de la peinture et s'échappe.


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C’est au cours de la première guerre mondiale qu’Erich Pommer fonde en Allemagne la société de production et de distribution Decla Films, qui s’agrandit en 1919 en fusionnant avec celle de Rudolf Meinert : il en résulte une montée en gamme avec des projets beaucoup plus ambitieux qu’auparavant, dont le très remarqué Das cabinet des Dr. Caligari va constituer un coup d’éclat majeur, à la fois succès critique et public. Le film de Robert Wiene va devenir l’emblème de ce cinéma expressionniste dont la dénomination va servir progressivement à qualifier, avec un abus de langage certain, à peu près tout ce qui se tourne d’ambitieux dans les studios de cinéma sous la République de Weimar. Le pari commercial que constituait Caligari était audacieux : il s’agissait de proposer un film dont le prestige intellectuel et artistique puisse séduire les classes aisées, qui avaient tendance jusqu’ici à considérer le cinéma avec un certain dédain, mais qui puisse aussi se présenter comme une production commerciale en mesure de satisfaire les classes populaires qui remplissaient habituellement les salles de cinéma. Cette combinaison n’allait pas du tout de soi à la conception du projet ; aussi le franc succès de Caligari a-t-il représenté une vraie victoire pour la Decla, qui s’est dit alors qu’il y avait sûrement là un filon à creuser. Remettre aussitôt le couvert pouvait donc sembler opportun, d’autant que quelques mois plus tard, en mars 1920, la société fusionnait avec la Deutsche-Bioskop, laquelle tournait ses films dans un grand studio moderne qu’elle avait fait construire à Babelsberg, un quartier de Potsdam, non loin de Berlin. C’est le début de la Decla-Bioscop dirigée par Erich Pommer, et d’une période faste pour le cinéma allemand et ses prestigieuses productions fabriquées dans ces immenses studios de Babelsberg dont la renommée deviendra mondiale. Un des premiers projets lancés par la Decla-Bioscop va donc être d’y tourner un succédané de Caligari ; pour cela, la société réengage Carl Mayer, un des deux scénaristes, ainsi que l’opérateur Willy Hameister et l’acteur Hans Heinrich von Twardowski, eux aussi venus de Caligari, et auxquels on adjoint cette fois-ci le peintre Cesar Klein afin qu’il conçoive les décors et qu’il fournisse la caution artistique et avant-gardiste du projet. Le résultat sera Genuine, die Tragödie eines seltsamen Hauses, un film qui sera en fin de compte le plus mal aimé, voire méprisé, de tout le mouvement expressionniste : échec critique et commercial dès sa sortie, il n’a jamais su séduire par la suite le monde cinéphilique qui continue jusqu’à aujourd’hui à en dire pis que pendre ; on ne lui a jamais pardonné d’être moins bon que Caligari... Et le mal nourrit le mal : la mauvaise réputation du film fait qu’il n’a bénéficié jusqu’ici d’aucune restauration digne de ce nom, tandis que la médiocrité des copies qui circulent alimente à son tour la méfiance. Certes, Genuine ne vaut pas Caligari ; mais est-ce une raison pour le vouer ainsi aux gémonies ? Alors essayons de faire comme si le fameux docteur et son cabinet n’avaient jamais existé, jugeons l’œuvre pour ce qu’elle est et tâchons de voir si ce désastre dont on nous fait état dans tous les ouvrages de cinéma ne serait tout de même pas un peu exagéré.


Même dans le champ plus général de l’art, rien n’est plus brumeux que la caractérisation du mouvement expressionniste. Le peintre Herwarth Walden, qui fut à peu de chose près son seul théoricien, peine lui-même à le définir au sein des différents mouvements d’avant-garde : « L’expressionnisme n’est pas un style ou un mouvement, c’est une Weltanschauung – une vision du monde », nous dit-il, ou encore « un art qui donne forme à une expérience vécue au plus profond de soi-même » ; et débrouillez-vous avec ça… Dès lors, on peut s’attendre à quelques difficultés pour donner une définition correcte ce que serait le cinéma expressionniste ; suivant mon propos exprimé en introduction, je vous donne la mienne, très prosaïque : ce serait la tentative qu’a faite le cinéma allemand, à la toute fin des années 1910, d’introduire les avant-gardes artistiques dans le cinéma populaire, c’est-à-dire le cinéma narratif. Cela posait une contradiction, car le cinéma est un art beaucoup plus photographique que pictural ; il convenait dès lors de trouver des artifices susceptibles de justifier qu’une histoire puisse se dérouler dans des décors qui s’affranchissent de tout réalisme, jusque dans les lois physiques de la perspective. C’est en cela que Caligari réussit son pari esthétique : pour que l’avant-garde picturale prenne possession de l’écran, il fallait imaginer une histoire ahurissante avec des personnages inconcevables ; d’où l’enchâssement du récit principal dans un récit-cadre, ainsi que le retournement final, bref l’addition de procédés visant à augmenter la distance par rapport au réel. Il s’agissait en tout cas d’une construction suffisamment sophistiquée pour rendre acceptable le délire visuel ; or si Genuine reprend à son tour l’idée d’un récit-cadre qui présente l’histoire principale comme la traduction d’un rêve suscité par la fascination d’un artiste pour son propre tableau, l’argument devient malgré tout insuffisant pour justifier le recours à une esthétique au caractère hallucinatoire aussi prononcé que celle qui est offerte au spectateur : c’est sans doute là le premier échec du film. Ce constat fut fait très tôt, car la vague du cinéma expressionniste au sens strict donna lieu à des études critiques alors qu’elle venait à peine de se terminer : le premier ouvrage significatif sur le sujet – Expressionismus und Film par Rudolf Kurtz – fut publié dès 1926. Kurtz n’aime pas du tout Genuine ; il y voit déjà la fin du mouvement à peine enclenché : « C’est un film expressionniste, parce que l’expressionnisme fut un succès. Mais au lieu d’être une méthode de composition, il devint, pour ainsi dire, le contenu même du film ». Mieux : la critique fut formulée avant même le tournage du film, par un des décorateurs de Caligari, Hermann Warm, qui déclare : « Wiene m'a demandé de réaliser les décors de Genuine ; j'ai refusé car à mon avis, l'histoire, malgré Carl Mayer, n'exigeait pas une formation expressionniste. » Bref, le style n’est plus qu’une fin en soi : terrible constat, qui explique vraisemblablement l’échec commercial de ce film qui dût spontanément paraître élitiste et pratiquant l’art pour l’art. L’étrangeté assez radicale des décors fait pourtant de Genuine une œuvre qui ne peut guère laisser indifférent ; par ailleurs le corpus des films expressionnistes au sens strict, qu’on peut compter sur les doigts d’une main, est suffisamment réduit pour qu’il soit malvenu de faire l’impasse sur celui-ci, qui témoigne tout autant que les autres de la direction prise par le cinéma de prestige dans l’Allemagne du tout début des années 20. Le problème est que le scénario de Genuine, même si l’on ne saurait dire qu’il est banal, n’est pas d’une sophistication suffisante pour s’accorder avec un tel délire esthétique. Par ailleurs, et cela est beaucoup plus fâcheux, ce scénario a des allures de patchwork qui superpose sans réel à-propos les sujets orientalistes à la mode (Sumurun de Lubitsch sort à peu près au même moment), le cinéma horrifique naissant et la tragédie amoureuse ; or ce côté très hétéroclite se ressent également dans le travail de décorateur de Cesar Klein, dont les mélanges de style (expressionnisme à la Caligari, Art nouveau et orientalisme) manquent certainement de cohérence esthétique. On notera par ailleurs que la première de Genuine eut lieu le 2 septembre 1920 au cinéma Marmorhaus de Berlin, dont l'intérieur avait justement décoré par César Klein quelques années auparavant ; il n’est donc même pas certain que cela ait procuré aux spectateurs qui découvraient le film la sensation d’un spectacle total grâce à une unité de style entre l’image à l’écran et la salle de cinéma. Je n’ai malheureusement pas pu le vérifier faute d’avoir trouvé des photographies des décors en question, lesquels n’existent peut-être même plus : le Marmorhaus a en effet définitivement fermé ses portes en 2001.


Le second point faible de Genuine, et à mon sens le plus gênant, est la faiblesse de sa mise en scène. Après tout, les partis pris esthétiques du film, très marqués, peuvent à la limite être appréciés pour ce qu’ils sont, même s’ils font moins sens que pour Caligari ; en revanche, les insuffisances de la réalisation passent plus difficilement, car elles touchent au caractère intimement cinématographique de l’œuvre : après tout, nous sommes là pour voir un film, et non pas une exposition d’art d’avant-garde. Quiconque a vu dix films muets des années 1915 à 1920 réalisés soit aux Etats-Unis soit en Allemagne ne peut que constater l’énorme différence qui existait entre ces deux nations de cinéma en ce qui concerne leur manière d’envisager un film. Pour la Decla, l’ambition est avant tout plastique ; il s’agit de mettre le cinéma en connexion avec le monde des beaux-arts, et avec tout le prestige que cela implique. Les Américains, de leur côté, sont avant tout pragmatiques, et la reconnaissance intellectuelle de la part des classes aisées leur importe peu : c’est une industrie du divertissement qu’ils mettent en place, et qui veille à la qualité de ses produits. Pour eux, tout le soin doit être apporté à la mise en scène, car c’est elle qui garantit la capacité immersive de l’œuvre, d’où le foisonnement de leurs expérimentations en ce domaine durant la seconde moitié des années 1910, que j’ai eu d’ailleurs l’occasion de mettre en évidence lors de nombreux envois du mercredi consacrés à cette période. Pour illustrer ce propos, prenons deux films absolument antithétiques : The Italian, film américain de 1914 et Genuine (1920). Le premier ne propose aucune expérience proprement graphique au spectateur ; la photographie, certes très soignée, ne vise cependant qu’à être fonctionnelle et les décors, autant que faire se peut, à être réalistes. L’argument du film n’est nullement allégorique ou spéculatif, mais traite d’un fait de société en prise directe non seulement avec le réel, mais avec ce qui fonde l’identité même d’une bonne partie des habitants de la côte Est, surtout ceux qui fréquentaient alors les salles de cinéma, c’est-à-dire les classes populaires. Or ce que j’avais mis en évidence pour ce film (voir la page que je lui ai consacrée sur WZ) était la formidable soif d’innovation dont faisaient preuve Thomas Ince et Reginald Barker en matière de mise en scène, jetant les bases avant même The birth of a nation de toute une grammaire cinématographique complexe sur laquelle allait désormais s’appuyer l’ensemble de la production américaine. Prenez maintenant Caligari ou Genuine, réalisés en Allemagne : si l’incroyable inventivité esthétique de ces deux films, couplée à leur vertigineuse investigation dans les domaines de l’imaginaire, ne trouvent alors aucun équivalent du côté d’Hollywood, force est de constater qu’en matière de mise scène pure, ils font preuve d’un archaïsme qui paraît d’autant plus pataud qu’on réalise qu’ils ont été tournés 5 ans après The Italian ; entre la fixité des plans et les jeux d’échelle quasiment inexistants, leur technique de mise en scène semble à peine plus évoluée que les successions de tableaux filmées par Méliès vingt ans auparavant. Et de ce point de vue, Genuine ne fait malheureusement qu’enfoncer le clou ; car si on peut trouver que certains cadrages de Caligari parvenaient à proposer des points de vue dynamiques, ceux de Genuine sont d’une désespérante platitude qui semble faire régresser la technique cinématographique à l’âge de pierre du septième art. Dès lors, on devient particulièrement dubitatif devant le contraste qui se fait jour entre ce simplisme de la mise en scène et l’ahurissante sophistication des décors. Une des conséquences les plus directes de cela est le manque cruel de lisibilité de l’intrigue : certes, le piteux état des copies disponibles n’aide en rien, mais malgré un visionnage attentif du film, ce n’est qu’en lisant le synopsis de Carl Mayer – qu’on trouve fort heureusement dans des publications de l’époque – que j’ai pu comprendre un certain nombre de détails du récit, qu’il m’avait été impossible de saisir sur le moment tant la mise en scène informe et rigide en interdisait une perception claire à l’écran. Une petite remarque en passant, puisque j’évoquais The Italian par effet de contraste : curieusement, le film américain utilisait le même dispositif d’enchâssement dans un récit-cadre, et selon une modalité très similaire ; en effet, là aussi cela débutait par un personnage qui s’endormait en lisant un livre. Or si le procédé, comme on l’a vu, se justifie pleinement pour un film expressionniste comme Genuine, sa pertinence saute beaucoup moins aux yeux dans le cas de The Italian, et il semble même contre-indiqué ; cela traduit sans doute le fait que cette volonté d’expérimentation technique tous azimuts qui caractérise le cinéma hollywoodien des débuts se faisait dans un enthousiasme créatif parfois aussi un peu débordant.


Néanmoins, un film raté ne signifie pas un film inintéressant, et loin s’en faut dans le cas de Genuine que l’on devrait sans doute reconsidérer à la faveur de ce qu’il a apporté à l’éclosion d’un genre : le film d’horreur, dont les contours déjà esquissés dans Caligari s’affinèrent dans ce nouveau film de Robert Wiene. Or s’il s’agissait plutôt de motifs cinématographiques que Caligari avait fourni au genre naissant, l’argument particulièrement tortueux de son scénario allait en revanche laisser le célèbre film sans réelle descendance thématique. Il n’en va pas de même pour Genuine, qui abordait un sujet horrifique promis à un riche avenir sur les écrans : le vampirisme, dont Murnau allait réaliser l’œuvre-matrice deux ans plus tard. Notons que nous ne sommes pourtant pas en présence de la toute première occurrence du vampire au cinéma, et cela pour au moins deux raisons, la première étant qu’il a existé au moins un film antérieur à Genuine ayant abordé le sujet : tourné l’année précédente, Lilith und Ly abordait déjà le thème vampirique au féminin ; scénarisé par Fritz Lang, ce film d’Erich Kober est malheureusement aujourd’hui perdu. La seconde raison est plus complexe : elle tient au fait que Genuine est une œuvre à la croisée des chemins, dont l’appartenance au domaine fantastique reste assez discutable ; elle n’est qu’apparente et se trouve surtout induite par la bizarrerie des décors. Comme je l’ai écrit plus haut, le scénario écrit par Carl Mayer agrège des influences hétéroclites ; or le thème du vampirisme, omniprésent dans le récit, est traité lui aussi de manière divergente, se retrouvant à cheval sur deux acceptions distinctes. Car depuis les années 1890 et le symbolisme fin-de-siècle, et plus précisément depuis un célèbre tableau de Burne-Jones et sa réinterprétation en poème par Kipling, le vampire va se scinder en deux entités littéraires distinctes. Nous sommes alors en 1897 ; il va donc y avoir d’une part la créature fantastique, qui existait au moins depuis Polidori mais que Bram Stoker va fortement populariser, et d’autre part un vampire exclusivement féminin, qui n’a plus rien d’horrifique mais appartient au domaine érotique : la fameuse « vamp » destructrice d’hommes et représentative de la misogynie d’une époque. Or du côté américain, c’est uniquement selon cette seconde acception – fort éloignée de Dracula et autres monstres suceurs de sang - que vont être envisagés les vampires du cinéma muet ; le concept de film d’horreur, quant à lui, est resté pendant longtemps le seul apanage du cinéma européen. Venons-en à Genuine : dans cette dichotomie thématique, la particularité du film de Robert Wiene est de se placer dans un exact milieu, et semble vouloir réunir ces deux branches de nature pourtant si différente. Ainsi, à l’image des fameuses « vamp » hollywoodiennes incarnées par Theda Bara, Louise Glaum et quelques autres, le personnage de Genuine séduit et corrompt tous les jeunes hommes qui croisent sa route ; mais l’extrême radicalité de son envoûtement (le fils du barbier commet un meurtre à peine quelques secondes après l’avoir vue) déplace d’ores et déjà cette femme fatale vers les marges du fantastique. Mais ce n’est pas tout, car du côté de l’horreur, et du vampire tel que nous l’entendons aujourd’hui, on trouve dans Genuine cette étrange appétence du personnage à vouloir boire du sang : dans le cadre de mystérieux rites orientaux auxquels elle a pris part dans sa jeunesse, ou bien lorsqu’elle demande à son janissaire de lui apporter un gobelet de sang en guise de preuve du suicide de son amant ; on remarquera également la façon dont Genuine mord le marchand d’esclave, et on même peut lire dans le script de Carl Mayer que l’aristocrate excentrique qui la recueille élève des oiseaux afin qu’elle puisse les dévorer…


Malgré ces détails curieux, la monstruosité de Genuine ne sort pas du domaine psychologique et moral : le personnage est beaucoup plus montré comme une femme hors-norme que comme une créature fantastique, qui connaîtra même une forme de rédemption lors du dénouement de l’histoire ; sa mort, bien qu’inéluctable, ne répond pas aux mêmes impératifs « sanitaires » que celle du vampire de Nosferatu. Sur bien des aspects, le film de Robert Wiene prépare néanmoins le terrain à tout ce cinéma d’horreur qui se déversera plus tard sur les écrans américains, et pas seulement dans le domaine vampirique : cet excentrique qui abrite et nourrit en secret Genuine dans sa demeure aristocratique est une préfiguration un peu candide du baron Frankenstein ; et d’ailleurs, comme dans le film de James Whale, il finira assassiné par sa créature. On trouve également dans Genuine – et c’était aussi le cas dans Caligari – une figure de style qui réapparaîtra dans presque tous les films de l’âge d’or du fantastique : celle des villageois en colère, qui s’en vont armés de fourches et de faux envahir la propriété suspecte, provoquant ainsi le dénouement du récit. Quant aux traits et à la gestuelle de Fern Andra, qui interprète Genuine, lorsqu’elle fait irruption dans cette pièce du haut qui lui était jusque là interdite, il ne serait guère étonnant qu’ils aient inspiré James Whale pour l’apparition d’Elsa Lanchester à la fin de The bride of Frankenstein. Bref, Genuine revêt une certaine importance dans l’émergence d’un cinéma d’horreur dont il jette quelques bases, et auquel il tente de donner une profondeur psychologique qui était jusqu’ici absente des premiers balbutiements du genre ; voilà qui redore quelque peu le blason de ce film mal-aimé, même si cela ne saurait faire oublier ses défauts les plus évidents. Au nombre de ceux-ci, on pourrait d’ailleurs ajouter le manque de rayonnement de Fern Andra, ce qui est tout de même fâcheux alors qu’elle est censée incarner une femme fatale à l’aura dévastatrice ; l’actrice d’origine américaine est en effet loin de posséder le charisme des plus célèbres vamps hollywoodiennes comme Theda Bara ou Helen Gardner, et encore moins celui de Pola Negri qui triomphait au même moment dans Sumurun. La curiosité que suscite Fern Andra dans le film de Wiene est dû pour l’essentiel aux incroyables tenues dont l’ont revêtue le décorateur du film et les costumiers ; j’ai même lu quelque part que Cesar Klein avait peint directement certains motifs sur le corps de l’actrice. Quant à l’orientalisme très présent dans le film, j’ai souligné plus haut qu’il correspondait à un goût de l’époque ; ajoutons qu’il se mariait particulièrement bien avec cette figure de la femme fatale délétère : outre qu’on peut songer aux rôles d’intrigantes exotiques que tenait par exemple Maude George dans les films de Stroheim, on peut aussi se rappeler que les archétypes les plus anciens de la femme fatale, que ce soit Cléopâtre ou Salomé, avaient elles aussi quelque chose à voir avec l’Orient imaginaire. Et bien sûr, l’érotisme était indissociable de cet orientalisme du XIXe siècle encore très vivace, avec ses cortèges d’odalisques lascives répandues par la peinture académique d’Ingres à Gérôme ; en ce qui concerne le film qui nous occupe, on remarquera une scène typique de cet imaginaire pictural et littéraire, celle du marché aux esclaves où Genuine trouvera son acquéreur, où quelques seins nus fort discernables n’auront pas échappé à plusieurs générations de cinéphiles en quête de curiosités filmiques. Notons aussi que l’érotisme orientaliste est aussi figuré au masculin par cette sorte de janissaire noir (eunuque ?) dévoué au service de Genuine, et qui par ailleurs préfigure tous les « Igor » et autres inquiétants serviteurs qui viendront plus tard ouvrir la porte aux voyageurs égarés dans les films d’horreurs classiques ; il est incarné dans Genuine par Louis Brody, un acteur allemand d’origine camerounaise qu’on reverra ensuite souvent pour de petits rôles exotiques du même type dans le cinéma de Weimar. Egalement lutteur de profession, Brody survécut au régime nazi malgré sa couleur de peau, mais cela au prix de terribles compromissions artistiques : il se vit ainsi contraint de jouer les racisés dans de nombreux films de propagande hitlériens, dont le tristement célèbre Juif Süss.


BONUS ! Réalisé entre 1923 et 1925 par Friedrich Porges assisté de Stefan Lorant, deux cinéastes allemands au profil un peu similaire – ils étaient également journalistes – Der Film im Film est un documentaire assez ambitieux qui portait sur l’industrie du cinéma ; comportant 6 parties distinctes, il couvrait de nombreux aspects de son sujet, que ce soit l’histoire des technologies du cinéma ou bien la présentation des différents métiers intervenants dans la confection d’un film. Malheureusement, seuls des fragments de la dernière partie ont survécu ; ils ont été remontés et forment un ensemble de 15 minutes à peine mais qui reste néanmoins un document assez intéressant, qui nous montre notamment des images des plateaux de tournage sur lesquels ont été réalisés les grandes œuvres du cinéma allemand des années 1920. Vous pourrez ainsi découvrir des images des gigantesques studios mythiques que furent ceux de Babelsberg – où fut tourné Genuine – et de Staaken à Berlin, qui était à l’époque le plus grand studio de cinéma du monde (1800 m²). On y voir Robert Wiene à l’œuvre sur I.N.R.I., ainsi que des images du tournage de Nibelungen (Lang), Nanon (Schwarz), et d’autres encore. Wiene y est décrit comme un metteur en scène qui parvient « à réaliser de grandes choses avec calme » ; un calme qu’on oppose dans le film à la raideur autoritaire de Fritz Lang ou au caractère fougueux d’Ewald André Dupont. Les gigantesques dispositifs d’éclairage du studio Staaken et les scènes de foule qu’on y tournait fournissent à Porges des images assez étonnantes qui témoignent de la grandeur dispendieuse du cinéma à l’époque du muet.

DER FILM IM FILM (1925)
Documentaire sur le développement technologique et artistique de la cinématographie.


16 min VOSTFR perso

Enfin, un mot pour vous expliquer pourquoi, même si je ne doute pas que vous ayez déjà Genuine dans un de vos disques durs, il n’est peut-être pas inutile que vous fassiez l’acquisition de la version que je vous propose ici. Il se trouve que deux fichiers étaient jusqu’ici disponibles sur la toile : l’un, dont la qualité d’image est relativement bonne, est issu d’une édition DVD zone 1 ; il s’agit malheureusement d’une version incomplète réduite à 43 minutes, soit à peine plus que la moitié de la durée originelle du film. L’autre fichier provient d’une reconstitution quasi-complète effectuée en 1996 à partir de copies intertitrées en français trouvées à Toulouse et Lausanne ; mais le problème est cette fois-ci inverse : l’image de cette version de 80 minutes est de mauvaise qualité. Nous en étions là, lorsque je suis tombé par hasard sur youtube sur une sorte de « repack » effectué il y a un an par un certain Achille Brunet (que je remercie au passage) qui a fabriqué une version hybride dans laquelle il a complété les 43 minutes d’images de bonne qualité à l’aide des scènes manquantes issues de la copie française de moins bonne qualité ; vous suivez ? C’est un travail remarquable, effectué avec beaucoup de soin puisque cet amateur éclairé est allé jusqu’à adapter les teintes des deux versions afin qu’elles concordent au mieux ; par ailleurs, on ne sent absolument pas les transitions, c’est vraiment du travail d’orfèvre, très respectueux de l’œuvre. A. Brunet a également recréé entièrement les intertitres, en choisissant la langue anglaise, là aussi avec beaucoup de soin mais en adoptant un choix esthétique que j’ai trouvé contestable, celui d’un lettrage de type Caligari ; or bien qu’ayant quelques traits communs, je considère pour ma part que Caligari est un film et que Genuine en est un autre, et ils ont d’ailleurs des esthétiques assez différentes. Et donc, plutôt que de proposer un simple sous-titrage dans notre langue, j’ai créé une sorte de version française de ce superbe travail, en remplaçant les intertitres anglais caligaresques par des intertitres français d’une esthétique neutre et dont le texte est celui de la reconstruction de 1996. En outre, certaines images comportaient des sous-titres anglais incrustés (parce qu’on voit à l’écran un message écrit, ou une inscription, etc) que j’ai masqués le plus discrètement possible, en essayant de reproduire au mieux les teintes de fond et en substituant le texte anglais par un texte français. Voilà, et je pense donc que pour le moment, il ne vous sera pas possible de trouver une meilleure version de ce film, en attendant que peut-être un jour une copie véritablement restaurée soit enfin proposée au public cinéphile. Ne soyez pas découragé par la mauvaise qualité des images dans tout le début du film, puisque c’est là que se situaient beaucoup de scènes manquantes ; cela s’améliore nettement par la suite. A propos des intertitres, il semblerait, sans que j’en sois totalement sûr, qu’aucune copie allemande de Genuine n’ait survécu jusqu’à nous, et donc que les intertitres originaux aient été définitivement perdus ; or j’ai lu un témoignage d’époque qui disait qu’ils étaient extrêmement stylisés – ce qui n’est guère étonnant – au point d’être difficilement lisibles par les spectateurs, ce qui était pour le moins maladroit. Il est cependant dommage que nous n’en connaissions pas le texte. Une excellente bande-son de type moderne accompagne le film sur ce fichier, mais le musicien n’est malheureusement pas crédité. Quant au petit film bonus, Der Film im Film, il bénéficie d’une bonne copie issue d’une édition blu-ray, et que j’ai sous-titrée par traduction directe des intertitres en allemand.


Un partage et une traduction de

14 commentaires:

  1. Merci, quelle abnégation ...respect !

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  2. Salut Unheimlich ...
    Merci beaucoup pour cet inédit de ma filmo

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  3. Un grand merci pour le partage et la présentation érudite !

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  4. Un immense, mais alors immense merci! Je voulais voir ce film depuis une éternité!
    Merci également pour l'article informatif.

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  5. Merci uh et tous les intervenants !

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  6. Merci énormément pour ces partages géniaux !!!

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  7. Merci pour votre formidable travail ! Ce film sera une découverte pour moi, accompagnée de votre passionnant commentaire !

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