Suite de l’envoi de mercredi dernier : je vous propose donc de rester une semaine de plus en compagnie du Joueur de flûte de Hamelin, avec cette fois-ci des interprétations cinématographiques plus distanciées de la fameuse légende, dans lesquelles l’humour et l’esprit de parodie sont privilégiés ; et aussi, pour la première d’entre elles, des visées utilitaristes. Nous restons une fois de plus dans le domaine de l’animation, et c’est un programme de 11 courts-métrages que j’offre à votre curiosité de cinéphile, ainsi qu’une illustration tirée d’un magazine ; tout provient des Etats-Unis, et les dates s’échelonnent de 1909 à 1962. Outre que ce foisonnement non-exhaustif témoigne de la forte puissance évocatrice de cette légende germanique, on constatera que c’est presque exclusivement l’épisode des rats – dont on a vu la semaine dernière qu’il n’était apparu que dans un second temps de la genèse du récit – qui est exploité dans tous ces pastiches, et très peu l’épisode originel de la disparition des 130 enfants, sans doute plus délicat à exploiter de manière humoristique. Le mercredi, c’est le jour des enfants, alors c’est parti :
Universal current events n° 51 (1918)
A l’entrée des Etats-Unis dans le conflit mondial au mois d’avril 1917, l’industrie du pays se met au service de l’effort de guerre, y compris son industrie cinématographique alors en plein essor ; j’ai déjà eu l’occasion de vous présenter sur WZ au moins un court-métrage de propagande de cette époque. En voici un autre, commandé en 1918 par la United States Food Administration, et produit par la Universal dans le cadre de la série des Universal current events, des courts-métrages d’actualité utilisés comme propagande de guerre et sans doute projetés dans les salles en première partie des films de divertissement. Il s’agit dans celui-ci d’inciter le citoyen américain à se serrer un peu la ceinture afin de faire parvenir aux « boys » suffisamment de viande, de céréales et de charbon pour qu’ils puissent aller vaillamment mettre kaput le vilain Kaiser. Pour cela, l’Oncle Sam se mue en joueur de flûte de Hamelin qui entraîne à sa suite toutes sortes de denrées (alimentaires pour l’essentiel) nécessaires au quotidien dans les tranchées ; au passage, afin de motiver l’esprit combattif, on se moque copieusement de l’empereur Guillaume II et du célèbre maréchal von Hindenburg qui finiront tous deux… je vous laisse découvrir cela. On ne sait pas qui a réalisé ce petit film d’animation ; le résultat est très rudimentaire, un brin surréaliste et finalement assez drôle. La propagande n’y va pas avec le dos de la cuillère : on notera la façon dont l’Allemand est raillé dans ses caractérisations culturelles les plus populaires, ainsi que par son accent prononcé. Sus à l’ennemi ! Ce n’était pas la première fois que la légende du Joueur de flûte de Hamelin était détournée à des fins propagandistes : vous pourrez ainsi jeter un coup d’œil à cette image que j’ai jointe au dossier, une chromolithographie du dessinateur Samuel D. Ehrart parue dans le magazine satirique Puck en 1909. On y voyait déjà l’Oncle Sam en joueur de flûte, suivi cette fois-ci par une horde de rats qui s’apprêtent à traverser l’Atlantique depuis l’Europe pour rejoindre une Amérique jugée trop accueillante : le titre du dessin, The fool pied piper, exprime la naïveté qu’on prête au pays de continuer à accueillir des immigrés. Le rapport à l’Europe est tout autre que dans le court-métrage de 1918… On aperçoit la statue de la Liberté en haut à gauche, tandis que sur la droite des dirigeants français, allemands, italiens, russes et grecs se réjouissent de voir partir leurs ressortissants que le dessinateur a donc délicatement représentés sous forme de rats, sur lesquels on peut lire des qualificatifs infâmants. On notera que certains de ces rongeurs humains portent une affiche « Black Hand » dans leur gueule, désignant ce qu’on appellera plus tard la mafia, et qui sévissait dans les communautés d’immigrés italiens aux Etats-Unis depuis la fin du XIXe siècle.
Jerry on the job - Cheating the piper (Vernon Stallings 1920)
Jerry on the job était une petite bande dessinée créée par Walter Hoban et publiée quotidiennement de 1913 à 1931 sous la houlette du magnat de la presse William Randolph Hearst. Elle est adaptée au cinéma à partir de 1916 par le studio IFS (International Film Service), créé par Hearst spécialement pour traduire à l’écran ses bandes dessinées à succès. Jerry on the job prend alors la forme d’une série animée, comme cela était courant à l’époque ; à la fermeture d’IFS en 1919, c’est le studio Bray, spécialisé dans ce format de production, qui reprend la licence du titre. La série met en scène deux personnages travaillant dans la petite gare d’un trou perdu des Etats-Unis, que l’on voit réagir de manière déconcertante à des événements inattendus, ce qui finit presque toujours par se retourner contre eux. Vernon Stallings travaille pour Bray depuis 1916 ; il réalise en 1920 Cheating the piper, un épisode de Jerry on the job reprenant le thème du joueur de flûte, avec les deux protagonistes qui cherchent à se débarrasser des rats ; tout au moins croient-ils que le stratagème va fonctionner… Curieusement, ce n’est pas une flûte qu’utilise Jerry mais plutôt un genre de saxophone, sans que l’on comprenne les raisons de ce changement. Le studio de John Randolph Bray a une certaine importance dans l’histoire du film d’animation, puisqu’il fut l’initiateur – avec Raoul Barré – d’une technique de production industrielle reposant sur la division des tâches, toujours pratiquée de nos jours dans ce secteur particulier. Cette série animée Jerry on the job fut produite par Bray jusqu’en 1921, à raison d’un épisode toutes les deux semaines. Suite au brevet déposé par l’animateur Earl Hurd et John Bray, la technique du celluloïd était largement employée dans le studio, permettant de n’avoir à dessiner qu’une seule fois les arrière-plans : le travail était donc beaucoup plus rapide et le résultat moins rudimentaire qu’à l’époque de l’IFS, où les dessins étaient encore réalisés sur papier, encrés puis photographiés un à un ; on obtenait alors quelque chose qui ressemblait davantage à une sorte de bande dessinée vivante qu’à un véritable film d’animation. Même s’ils nous paraissent aujourd’hui de facture assez simple, les films du studio Bray étaient donc pourtant le reflet d’une réelle avancée dans les méthodes de production en matière d’animation.
Dinky Doodle - The pied piper (Walter Lantz 1924)
Walter Lantz, bien connu du monde de l’animation pour avoir créé plus tard Woody Woodpecker, s’est formé dans les journaux de William Randolph Hearst et à l’IFS, puis au studio Bray (voir paragraphe précédent) ; il fondera en 1928 son propre studio de production. Après avoir réalisé quelques-uns des Jerry on the job, il lance en 1924 sa propre série, Dinky Doodle, un petit garçon accompagné de son chien Weakheart (parodie du chien-star du muet Strong Heart). Durant deux années, 23 épisodes de cette série furent réalisés, à la cadence d’un par mois. Un aspect notable de Dinky Doodle est la combinaison de prises de vue réelles et d’animation, à l’instar de la série Out of the inkwell de Max Fleischer, laquelle avait d’ailleurs démarré elle aussi sous les hospices de John Randolph Bray. Pour Dinky Doodle, Walter Lantz fut assisté de David Hand et Clyde Geronimi, qu’on retrouvera plus tard chez Disney. Tout comme Max Fleischer pour Koko the clown, Lantz apparaît souvent lui-même dans sa série et interagit avec ses personnages ; dans The pied piper, troisième épisode sorti fin 1924, on le voit dans un atelier occupé à peindre, avant que de malicieuses souris animées ne viennent perturber son travail : le dispositif est proche de ce que faisait Fleischer, qu’on voyait à chaque début de film à sa table de travail en train de dessiner. C’est donc Dinky Doodle et son chien qui vont tenter de débarrasser l’artiste des souris gêneuses, à l’aide de l’artifice du joueur de flûte de Hamelin. L’évocation de cette célèbre légende, transformée en fable enfantine par Robert Browning (voir la semaine dernière), n’a rien d’étonnant de la part de Walter Lantz : les scénarios de Dooky Doodle exploraient largement l’univers des contes de fées ; dans l’ordre des sorties des épisodes de la série, The pied piper se retrouve ainsi coincé entre une évocation Jack et le Haricot magique et une autre qui a trait au Petit Chaperon rouge.
Alice the piper (Walt Disney 1924)
Sorti à peu près au même moment que le court-métrage précédent, Alice the piper est lui aussi un film qui combine l’animation aux prises de vue réelles, toujours inspiré en cela par ce qu’avait initié Max Fleischer ; il s’agit du 11e épisode de la toute première série Disney, Alice comedies. Petit retour en arrière : à 21 ans, Walt Disney avait créé un premier studio à Kansas City, mais l’expérience avait tourné court ; il avait néanmoins eu le temps de réaliser en 1923 un court-métrage intitulé Alice’s wonderland, qui ne sera même pas distribué. On peut penser ce qu’on veut de Walt Disney (l’homme, pas la marque), il faut lui reconnaître une incroyable ténacité motivée par l’envie de faire du cinéma à tout prix, quitte à ne faire qu’un repas par jour ; le voilà donc parti avec son frère Roy pour la Californie avec sous le bras la bobine d’Alice’s wonderland, et le projet de décliner celui-ci en une série animée. Bingo : Disney trouve l’appui d’un personnage-clé des débuts du cinéma d’animation, Margaret J. Winkler, qui accepte de le distribuer ; le fait que Winkler venait de se brouiller avec Pat Sullivan (Felix the cat) est sans doute à l’origine de cette opportunité. Walt Disney et son frère créent alors un nouveau studio, réussissent à réunir progressivement les anciens membres de l’équipe d’Alice’s wonderland (Virginia Davis, la petite fille qui joue Alice, ainsi que les animateurs Ub Iwerks, Hugh Harman, Rudolf Ising, etc) et réalisent ainsi durant l’année 1924 une dizaine d’épisodes d’Alice comedies. Ceux-ci sont plus ou moins élaborés, en fonction des aléas budgétaires et des collaborateurs que Walt Disney a réussi à faire venir ; étant le dernier de cette toute première salve, Alice the piper bénéficie quant à lui de moyens satisfaisants. Contrairement aux épisodes précédents, celui-ci ne débute pas par des séquences en prises de vue réelle, mais entre de plain-pied dans l’animation ; quant au titre au format plus court qu’auparavant, cette évolution est due aux recommandations de Charles Mintz, le mari de Margaret Winckler, qui prit la tête de société de distribution de sa femme et se mit en tête de rendre plus vendeur le filon des Alice comedies. Ce qui surprend lorsqu’on voit ce film, ou d’autres de la série, c’est à quel point il ne préfigure pas le ton que prendra par la suite la production de Walt Disney : loin de toute mièvrerie, l’humour se fait ici volontiers espiègle et moqueur ; la joyeuse troupe de rats (dessinés comme les souris des autres films) se comporte comme des chenapans irrévérencieux qui tournent en dérision cette légende du Joueur de flûte qui est pourtant la leur. Dans le même ordre d’idée, le scénario fait preuve d’un esprit de liberté qui tranche avec le côté très mesuré que prendra Disney par la suite ; on frise même l’incohérence, avec quelques touches de ce surréalisme qui caractérisait le cinéma d’animation des premiers temps.
Pied piper Porky (Robert Clampett 1939)
&
Paying the piper (Robert McKimson 1949)
Il y a quelques semaines, je vous avais présenté succinctement les Looney Tunes et Merrie Melodies à propos d’une parodie du Dernier des Mohicans ; apparu en 1935, Porky Pig fut la toute première célébrité de ces deux fameuses franchises de la Warner Bros. Les contours du personnage restèrent relativement flous jusqu’à ce que Robert Clampett les stabilise en 1939 : le petit cochon bègue finira par être sympathique, ce qui n’avait pas été toujours le cas jusqu’ici. Pied piper Porky date justement de cette année-là ; assez curieusement, les deux composantes du titre – Porky, et la légende du joueur de flûte de Hamelin – sont assez vite laissés de côté par le scénario au profit d’une tonitruante confrontation entre un chat peureux et un incroyable rat, vedette inattendue de ce petit film très plaisant. Il semble que ce curieux revirement soit dû au fait que Clampett se sentait trop enchaîné au personnage de Porky, que la Warner lui imposait alors de faire figurer dans ses courts-métrages ; après que le petit cochon sans pantalon nous ait interprété un air à la façon de Benny Goodman, la légende du Joueur de flûte (plutôt une clarinette, en vérité) est donc vite abandonnée au profit du classique antagonisme qui sera celui de Tom et Jerry l’année suivante. Avec Tex Avery, Robert Clampett fut l’initiateur du type de cartoon irrévérencieux qui fut la marque de fabrique des cartoons de la Warner, dans le but de se démarquer le plus possible de Disney ; les clins d’œil aux spectateurs adultes et les discrètes provocations de la censure étaient donc monnaie courante dans ces courts-métrages. Dans celui-ci, vous verrez en particulier sur quoi le rat facétieux se tient nonchalamment appuyé lors de son apparition à l’écran : ça n’est peut-être pas bien finaud, mais ça m’a fait beaucoup rire… Pied piper porky est une œuvre assez étrange dans laquelle tout semble partie de travers : scénario déstructuré, sautes de rythme, angles bizarres (le plan de Porky en contre-plongée est assez inexplicable) et un final surprenant qui a quelque chose de noir et cynique, presque cruel. Il en résulte un film mal aimé des cinéphiles, qui lui préfèrent généralement sa réinterprétation 10 ans plus tard par le même studio, Paying the piper, réalisé cette fois-ci par Robert McKimson, et que je vous propose également. Pour ma part, je préfère malgré tout Pied piper Porky, précisément pour ses bizarreries ; mon seul vrai regret est qu’il soit en noir et blanc, mais rassurez-vous, je ne vous ai pas fait l’injure de vous proposer la version colorisée par IA (les geeks, ça ose tout). De son côté, Paying the piper n’est pas un remake du film de 1939 mais une nouvelle tentative d’intégrer le thème du joueur de flûte dans l’univers des Looney Tunes ; il semble que Warren Foster, qui en a écrit le scénario, avait également travaillé sur Pied piper porky mais sans y être crédité. Il est vrai que l’histoire est cette fois-ci beaucoup plus cohérente, c’est vrai, mais il y manque du même coup la petite étincelle de folie potache qui animait Pied piper Porky. Quelques moments fort drôles tout de même : un chat déguisé en rat, et qui provoque Porky en lui disant « Ta sœur fume de la barbe de maïs »… Robert McKimson avait refusé le poste de réalisateur que lui avait pourtant offert Leon Schlesinger en 1938, laissant la voie ouverte pour Chuck Jones ; il n’avait signé son premier cartoon que 4 ans plus tôt, en 1945. On notera les évolutions du personnage de Porky depuis les années 30, notamment son bégaiement qui s’est considérablement atténué ; mais c’est toujours l’incomparable Mel Blanc qui lui prête sa voix.
The pied piper of Basin Street (Shamus Culhane 1945)
Et on retrouve Walter Lantz, que nous avions laissé tout à l’heure alors qu’il travaillait encore pour John Randolph Bray. Le studio qu’il crée ensuite en 1928 deviendra le principal pourvoyeur en dessins animés de la Universal ; il s’émancipe de celle-ci en 1935, mais continue à être distribué par la compagnie de Carl Laemmle. Lantz entame en 1941 la série des Swing Symphonies, 15 courts-métrages qui pasticheront jusqu’en 1945 les Silly Symphonies produites par Disney durant la décennie précédente ; comme le nom l’indique, la partie musicale met cette fois à l’honneur le jazz et le boogie-woogie. Réalisé par James Culhane, The pied piper of Basin Street est le seul film de cette programmation à être une vraie réinterprétation de la légende du Joueur de flûte de Hamelin dans son ensemble : on retrouve les deux temps du récit (les rats, les jeunes gens) articulés par la duperie dont est victime le joueur de flûte, transformé ici en joueur de trombone qui imite Jimmy Durante. Le contexte est donc modernisé, et la vengeance du musicien, berné par un maire qui a la voix de Lou Costello, consistera à se muer en un pastiche de Sinatra… Une excellente partition de Jack Teagarden, une animation de qualité, mais si je reconnais que tout cela est techniquement fort réussi je n’y trouve ni la réjouissante dinguerie des cartoons de la Warner, ni la splendeur graphique de chez Disney. Et pourtant : Ben Hardaway, scénariste de The pied piper of Basin Street, avait travaillé sur les Looney Tunes et Merrie Melodies de la fin des années 30, après avoir commencé chez Disney en 1932 ; idem pour James Culhane, chez Disney dans la seconde moitié de la décennie, puis à la Warner en 1942-1943. Mais il paraît que Culhane n’aimait pas l’humour de Hardaway, qu’il trouvait lourdingue, alors ceci explique peut-être cela…
Too hop to handle (Robert McKimson 1956)
Dix ans après Paying the piper, on retrouve à peu près les mêmes dans Too hop to handle : le réalisateur Robert McKimson, le scénariste Warren Foster, les voix de Mel Blanc, toujours à la Warner bien sûr. La vedette animée n’est plus Porky Pig, mais l’infortuné Sylvester, un chat apparu en 1945 et que nous connaissons davantage par chez nous sous le nom de Grosminet, généralement occupé à embêter Titi. Or ce pauvre Sylvestre fut rejoint peu après par un fiston goguenard qui le considère assez mal, et se voit de plus tracassé dans une poignée de courts-métrages par un bébé kangourou qu’il s’entête à prendre pour une grosse souris. C’est ce trio explosif qui est en scène dans Too hop to handle, que les spécialistes certifient comme étant un bon cru de la série des Sylvester, qu’ils trouvent par ailleurs assez répétitive. Je ne la connais pas suffisamment pour le confirmer ; en tout cas pris pour ce qu’il est, Too hop to handle est tout à fait savoureux par ses dialogues malicieux et ses gags de fort bon aloi. En particulier, la parodie de la légende qui nous intéresse ici s’avère fort drôle, avec les différentes bestioles que le facétieux Sylvester Jr. attire en fonction du nombre de trous qu’il perce dans sa flûte. Sur la forme, en revanche, c’est une toute autre histoire : daté de 1956, le film annonce clairement le déclin artistique du cartoon, qui subit le contrecoup néfaste de l’irruption du téléviseur dans les foyers américains. Les décors tendent à une laideur géométrique avare en détails, et sont sommairement coloriés à l’aide d’aplats criards ; si l’on compare cela avec la qualité graphique du court-métrage que je vous ai proposé la semaine dernière (The pied piper, 1933), il paraît évident que l’âge d’or du cartoon est bel et bien passé. L’heure est à l’économie, et c’est de toute évidence le style Hanna-Barbera (la société sera créée l’année suivante) qui s’annonce ici : un adieu à la somptuosité, et bientôt le triomphe de ce qu’on a appelé « l’animation limitée », selon un type de production inventé par l’UPA, un studio qu’avaient formé des dissidents de chez Disney.
The pied piper of Guadalupe (Friz Freleng & Harvey Pratt 1961)
Et voici la triste conséquence de ce que je viens d’évoquer dans le paragraphe précédent : nous sommes cette fois-ci en 1961, et le malheureux Sylvestre se retrouve cette fois-ci aux prises avec Speedy Gonzales, dans un cartoon moche et poussif qui indique que le genre a perdu définitivement toute forme d’ambition artistique, et n’est plus qu’un vague produit de type télévisuel. Apparu en 1955 sous le crayon de Friz Freleng – tout au moins sous sa forme définitive –, Speedy Gonzales est l’un des visages de cette décrépitude des Looney Tunes à partir de la fin des années 50 : non que le personnage ne présente pas de potentiel en lui-même, mais le graphisme minimal et des gags au goût de déjà-vu semblent être le lot de ces productions tardives dans lesquelles il apparaît. Daté de 1961, The pied piper of Guadalupe passe pour être pourtant une des meilleures réussites de la première période de Speedy Gonzales, lequel connaîtra ses grandes heures au milieu de la décennie. Or ce qu’on constate surtout, c’est que l’enlaidissement déjà à l’œuvre dans le cartoon précédent ne fait ici que s’accentuer davantage, et le sens de l’économie adopté dorénavant par la Warner se traduit par un véritable naufrage visuel ; empêtré dans les concepts d’« animation limitée », il ne reste plus au cartoon des années 60 qu’à soigner le fond pour palier à la forme, comme ont su le faire par moments la Hanna-Barbera. Las ! The pied piper of Guadalupe n’exploite que paresseusement la légende du Joueur de flûte de Hamelin, sans faire preuve d’aucune trouvaille probante dans les gags qu’il propose ou dans le déroulement de l’histoire. Bref, avec la télévision, en matière de dessins animés la formule du Looney Tunes n’avait vraiment plus lieu d’être, et il était temps d’essayer tout autre chose : en voici maintenant un exemple.
Fractured fairy tales - The pied piper (1962) 2 versions
Bien plus malins que DePatie et Freleng qui s’acharnaient à maintenir pour le pire le cartoon cinématographique à la Warner, le dessinateur Alex Anderson et le producteur Jay Ward comprirent dès la fin des années 40 qu’avec la venue de la télévision dans le paysage médiatique audiovisuel, mieux valait repenser de fond en comble la façon d’envisager ce que pouvait être une série animée. Pressentant que les coûts de production allaient imposer l’abandon de tout luxe visuel, ces deux-là eurent l’intelligence d’envisager le minimalisme de l’ « animation limitée » comme pouvant être une fin en soi ; il s’agissait par conséquent de miser tout sur l’habileté du propos, que le dépouillement viendrait utilement relever. Après Crusader rabbit, une des toutes premières séries télévisées animées, dont le ton tirait déjà vers la satire, le studio de Jay Ward lança en 1959 The Rocky and Bullwinkle show diffusé sur les chaînes ABC et NBC pendant 5 ans ; le ton satirique s’accentuait, une certaine loufoquerie irrévérencieuse se faisait jour qui renouait d’une certaine façon, quoique sous une forme plus adulte et narquoise, avec l’état d’esprit corrosif qu’avaient eus en leur temps Robert Clampett et Tex Avery. D’un point de vue plus pragmatique, Ward fut avec cette série à l’origine d’une méthode de production qui révolutionna tout autant le monde de l’animation que l’avait fait John Bray en son temps (voir plus haut), en adoptant des méthodes d’externalisation : la conception de la série se faisait aux Etats-Unis, tandis que la partie la plus stakhanoviste de la réalisation était délocalisée au Mexique. Au sein de ce programme télévisé particulièrement novateur, certains épisodes furent diffusés entre 1959 et 1962 sous le nom de Fractured fairy tales : ils se proposaient, comme le nom l’indique, de parodier et de démythifier les contes de fées les plus populaires, et cela d’une façon assez radicale puisque le sujet, comme vous le verrez, était traité par un sens radical de l’absurde. Cela eut beaucoup de succès, faisait autant rire les petits que les grands, et ouvrit la voie à d’autres modes de dérision des contes. La légende du Joueur de flûte de Hamelin eut même droit à deux épisodes des Fractured fairy tales, que je vous propose donc ici, mais dont je n’ai pas réussi à trouver lequel fut antérieur à l’autre, ni leurs dates précises de diffusion. Le résultat est en tout cas extrêmement réjouissant, de petites merveilles jouant sans vergogne cette carte de l’absurde le plus total et immédiat, au point que la fidélité à la légende originelle s’arrête pour chacun dès les mots « joueurs » ou « flûte », pour partir dans les joyeux méandres qu’induisent des jeux de mots formulés dans les premières images. L’inconvénient du procédé, pour nous autres Français, est que ces jeux de mots sur lesquels reposent l’ensemble échappent malheureusement à toute traduction convaincante. Ainsi dans celui que j’ai arbitrairement numéroté comme étant le second court-métrage, tout est basé sur la consonance qu’a l’adjectif pied (= bariolé) avec le nom commun pie (= tarte), et avec celle qu’a le mot piper (= joueur de flûte) avec pipe (= pipe) ; et donc le pied piper est un drôle d’individu qui se promène dans Hamelin en soufflant dans sa pipe, ce qui produit des tartes aux goûts variés… Je vous laisse découvrir les péripéties farfelues qui découlent de ce postulat délicieusement fantasque, c’est une vraie merveille de nonsense ; l’autre épisode est tout aussi loufoque et hilarant.
Liens regroupant Les 11 courts-métrages
Je ne vous détaille pas un par un la qualité vidéo des fichiers que je vous propose : ils sont tous bons, même les plus anciens, et certains sont même excellents, sans doute issus d’éditions en bluray. En ce qui concerne les sous-titres, ils sont tous de mon cru et réalisés par traduction directe des intertitres en anglais pour les films muets, ou des sous-titres anglais pour la plupart des cartoons parlants. Seules exceptions : les sous-titres de The pied piper of Basin Street et ceux des deux Fractured fairy tales ont été faits par des traductions à l’oreille (avec une aide numérique quand même), mais vous pouvez les considérer comme tout à fait fiables étant donné que je crois bien avoir compris l’intégralité de ce qui se disait. Comme d’habitude, j’ai soigné au mieux tout cela avec des retiming précis et des adaptations quand c’était nécessaire. Quant aux patientes recherches que j’ai dû faire pour rédiger la présentation de chaque film, elles m’ont permis d’apprendre un certain nombre de choses éclairantes que j’ignorais sur l’histoire du cinéma d’animation et rien que pour cela, je suis très content d’y avoir passé le temps, et bien entendu de vous en faire partager le résultat aujourd’hui.
Un partage et une traduction de
.jpg)














merci
RépondreSupprimerBonjour,
RépondreSupprimerMerci de cette riche compilation et de toutes ces informations.
En dehors du monde du cinéma, on peut remarquer les paroles de la chanson interprétée par Hugues Auffray "Le joueur de pipeau", qui ne font pas dans le sirop de guimauve hollywoodien !
Un étranger est arrivé un beau soir
De son pipeau il tirait des sons bizarres
Ses cheveux longs
Lui donnaient l'air
D'un vagabond
En ce temps-là
La ville était envahie
Par tous les rats
Venant du fond du pays
Privés de pain
Les habitants
Mouraient de faim
Le musicien leur dit
"Si vous le voulez
Je peux sur l'heure
Du fléau vous délivrer"
Pour mille écus
Le marché fût
Bientôt conclu
Devant l'église
Il joua de son pipeau
Comme le berger
Qui rassemble son troupeau
Et de partout
Les rats sortirent de leur trou
Et tous ces rats
Qui le suivaient dans la rue,
Chemin faisant
Ils étaient cent mille et plus
Ils arrivèrent
À la rivière
Et s'y noyèrent
"C'est un sorcier!"
S'écrièrent les bourgeois
Et déjà chacun
Le désignait du doigt
À coups de pierres
Et sans parjures
Ils le chassèrent
Tout le village
Dormait paisiblement
Lorsque soudain
On entendit dans le vent
Un doux refrain
Que les enfants
Connaissait bien
Les p'tits enfants
En chemise de nuit
Cherchaient le vent
Et le pipeau dans la nuit
Ils arrivèrent
À la rivière
Et s'y noyèrent
Merci pour ce complément musical dont j'ignorais l'existence ! Je vais aller de ce pas l'écouter sur youtube ou ailleurs, histoire d'entendre ce que cela donne en musique ; rien que les paroles, cela sonne déjà très bien.
SupprimerMerci , très belle trouvaille qui de plus est un très bon complément à cette fiche de l'inimitable Maîtres es Présentations , Unheimlich .
SupprimerMerci énormément pour ce très beau travail de traduction et le partage Unheimlich !
RépondreSupprimerGrand merci pour cet excellent travail .
RépondreSupprimerUn réel et pur plaisir. Merci à vous.
RépondreSupprimerQuel plaisir de lire cette analyse approfondie...quel travail de recherche et de patience..Merci pour cette nouvelle proposition
RépondreSupprimerMerci beaucoup.
RépondreSupprimerMerci pour ce partage, ces recherches et cette merveilleuse érudition dont tu nous fait profiter
RépondreSupprimerMerci UH !
RépondreSupprimerMerci beaucoup !
RépondreSupprimer