(VOSTFR)
Réalisation : William S. Hart
Casting : William S. Hart, Margery Wilson, Aaron Edwards
Durée : 51 min
Année : 1917
Pays : USA
Genre : Western
Histoire : Tom "Wolf" Lowry, propriétaire d'un gigantesque ranch, ne tolère aucun intrus dans ce qu'il considère comme ses terres, et fait la chasse aux colons qui essaie de s'y installer. Jusqu'au jour où un nouvel intrus se trouve être une jeune femme, Mary Davis, qui provoque chez lui le plus grand des troubles...
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Produit par Kay-Bee Pictures sous la supervision de Thomas H. Ince, personnalité inséparable de toute la première partie de la carrière de William S. Hart, et distribué par la Triangle Film Corporation, « Wolf Lowry » est l’avant-dernier film dans lequel Hart va tourner sous les auspices de cette dernière compagnie : après « The cold deck », l’acteur quittera Triangle dont il ressentait les difficultés financières, et suivra son ami Ince à Famous Players (qui deviendra bientôt Paramount). « Wolf Lowry » est tourné en 7 semaines au début de 1917, et sort sur les écrans à la fin du mois de mai de la même année. Hart y interprète un personnage un peu différent des bandits en voie de rédemption qu’il incarnait jusqu’ici : il incarne cette fois non pas un hors-la-loi mais un propriétaire de ranch au caractère intransigeant et aux manières plutôt rudes. On est donc bien moins en présence d’un changement de cap de la part de Hart que d’une nuance apportée à un schéma habituel déjà bien rôdé, puisqu’on a affaire une fois de plus à un personnage indépendant et au tempérament solitaire, qui va subir un basculement psychologique sous l’influence femme dont il tombe amoureux. Et la dernière partie du film va nous le montrer en proie à un âpre conflit intérieur, selon un leitmotiv moral là encore caractéristique du cinéma de William S. Hart. Or de tels motifs scénaristiques faisaient que les films de ce dernier étaient autant présentés, à l’époque où ils sortaient, comme des mélodrames que comme des westerns ; et si pour ce cycle consacré à Hart j’ai jusqu’ici davantage mis en avant le second aspect que le premier, il convient sans aucun doute pour « Wolf Lowry » de souligner plutôt sa composante mélodramatique, laquelle prend nettement le pas sur ce qui relève plus spécifiquement du western.
Très curieusement, le titre de ce film plus que centenaire entre en résonnance avec une terminologie propre à certains milieux idéologiques de notre XXIe siècle. Le personnage incarné par William S. Hart est surnommé « Le Loup », et le motif de cet animal est habilement utilisé tout au long du scénario, en premier lieu pour caractériser ce personnage principal que plusieurs scènes nous montrent clairement en chef de meute, comme par exemple celle du repas entre cowboys au début du film. Comme un loup, il défend violemment son large territoire (dont on ne comprend pas bien, d’ailleurs, si l’étendue est légale) et son tempérament peut être qualifié de dominant : on est donc en présence de ce fameux « mâle alpha » que l’on cherche aujourd’hui à déceler parmi nous, alors même que son concept pour l’espèce humaine a des origines beaucoup plus médiatiques que scientifiques. Mais ce n’est pas ce débat qui nous intéresse ici ; concernant les westerns, on peut noter qu’on retrouvera régulièrement lors des décennies suivantes ce type de personnage de puissant magnat du bétail au caractère dur et intraitable : John Wayne dans « Red river » en est un exemple connu de tous les cinéphiles. Quant à « Wolf Lowry », la rencontre du personnage avec une jeune femme et le coup de foudre amoureux qui s’ensuit vont provoquer chez lui un renversement psychologique instantané : on retrouve ici une curiosité scénaristique qui caractérise le chef d’œuvre que Hart va tourner la même année, « Hell’s hinges », et dont je vous ai déjà longuement parlé lors d’un précédent post. Pour être plus précis, c’est surtout le caractère instantané du revirement que ces deux films de Hart ont en commun, davantage que sa radicalité : dans « Wolf Lowry », le personnage va ainsi continuer à adopter certaines postures de chef de meute (les scènes où il est dans la rue avec ses employés), et les manifestations concrètes de ce revirement n’apparaissent que dans le cadre plus intime de la cabane de la jeune femme (la scène où il entre pour prendre le thé). Celles-ci sont en outre traitées sur le ton de la comédie, de manière tout à fait convaincante, à telle enseigne qu’elles seront largement reprises dans les westerns des années 40 ou 50 : qu’on songe à toutes ces scènes d’intérieur dans lesquelles Gary Cooper ou Randolph Scott, en présence d’une jolie femme, semblent brusquement ne plus savoir quoi faire de leur grande carrure, prennent un air gauche et intimidé, renversent immanquablement quelque chose et se cramponnent désespérément au chapeau qu’ils tiennent à la main, tout en ponctuant chacune de leurs phrases d’un « Ma’am ». Ces touches comiques amplifient encore davantage la variété des registres d’interprétation de William S. Hart, le basculement psychologique de son personnage lui permettant par ailleurs de balayer un large spectre dramatique : le chef de meute dominant et brutal va ainsi, au fil des revirements du mélodrame, se laisser aussi aller à la tristesse voire aux larmes, dans des manifestations pathétiques très éloquentes à la fois propres au type de jeu des comédiens du cinéma muet et à la formation d’acteur shakespearien de William S. Hart. Celui-ci peut dès lors s’en donner à cœur joie, d’autant plus que le scénario de « Wolf Lowry » agence très habilement les alternances de tous ces différents registres. Et sans vouloir trop vous dévoiler ce qu’il adviendra de ce grand élan amoureux de notre mâle dominant, disons qu’un des codes essentiels du véritable mélodrame est fort bien respecté par le film lorsqu’il offre à l’histoire un dénouement singulièrement triste et poignant, après que le personnage se soit débattu dans un de ces dilemmes moraux que William S. Hart affectionnait particulièrement dans son cinéma.
Sur la forme, « Wolf Lowry » est un film de Hart moins spectaculaire que d’autres, du fait que le western ne sert que d’habillage au mélodrame. Et hormis quelques scènes avec de grands troupeaux, tournées dans les environs de Calexico en Californie, qui agrémentent la première partie du film, les autres extérieurs se situent dans des décors assez banals. Le travail technique le plus remarquable provient de l’opérateur Joseph H. August, collaborateur régulier de Ince/Hart, qui procède à des expérimentions de plans nocturnes assez rares à l’époque ; à ce titre, la scène de la bagarre dans la cabane suite à la tentative de viol du personnage féminin par le méchant est assez novatrice, et même si une certaine confusion règne du fait d’une luminosité insuffisante, cette tentative qui anticipe sur certains plans qu’on trouvera bien plus tard dans le film noir vaut le coup d’être soulignée pour son audace formelle. Pour terminer, quelques morts sur la Triangle Film Corporation : fondée en juillet 1915 par le trio Ince/Griffith/Sennett, cette compagnie avait la particularité d’avoir des activités agencées verticalement, s’occupant tout à la fois de la production, de la distribution et de la projection de ses films, puisqu’elle possédait un réseau de salles de cinéma. Un tel empilement ne serait plus aujourd’hui concevable, car il donnait à de telles compagnies la capacité de forcer les cinémas indépendants à acheter leurs films par lots, les forçant ainsi à programmer les films ratés s’ils voulaient pouvoir montrer les bons. La Federal Trade Commission et les lois anti-trust ont commencé dès 1921 à sévir contre de telles pratiques, et en 1948, à l’issue d’une longue bataille juridique, la Cour suprême des Etats-Unis a exigé une séparation entre la propriété du cinéma, la production et la distribution. De toute manière, en ce qui concerne la Triangle, la compagnie ayant eu besoin de capitaux pour la production de nouveaux films juste après la sortie de « Wolf Lowry », elle vendit en 1917 sa branche distribution à S.A. Lynch Enterprises, laquelle fit aussitôt pression sur Triangle pour qu’elle respecte la production convenue de deux films par semaine. Pour combler le vide, Triangle biaisa l’accord en proposant à Lynch de rééditer à vil prix 46 films produits auparavant par la compagnie, dont une quinzaine de films de William S. Hart, incluant « Wolf Lowry ». Ces rééditions donnèrent lieu à un certain nombre de tripatouillages des bobines, allant de la création de nouveaux intertitres et cartons d’introduction (afin d’éliminer le logo de Triangle) jusqu’à un remontage du film. Or la copie retrouvée de « Wolf Lowry » est justement une réédition par Lynch, ce qui explique que les informations erronées fournies par le générique, et que j’ai corrigées à l’aide du sous-titrage, sont partiellement erronées ; car au lieu de refaire un générique, la compagnie a tout simplement collé celui d’un autre film ! En outre, la version Lynch du film semble avoir été coupée à la fin, et ne contenait pas les scènes de conclusion ayant trait à l’Alaska ; fort heureusement, celles-ci purent être rajoutées lors de la restauration, à partir d’un matériau issu d’une autre copie retrouvée, incomplète mais qui comprenait ces scènes finales. Quant aux teintes que l’on voit sur le film, elles ne semblent pas être d’origine et paraissent plutôt avoir été créées lors de la restauration.
Le court-métrage que je propose en guise de bonus va peut-être vous surprendre, car il s’agit d’un film burlesque avec Buster Keaton ; intitulé « The frozen north », il a été réalisé en 1922. La très grande notoriété de William S. Hart à l’époque du cinéma muet lui valut immanquablement d’être tourné en dérision ; mais il ne faut pas s’y tromper, c’est non pas une parodie aimable qu’a réalisé là Keaton mais bel et bien une charge contre le célèbre acteur de westerns. Pour expliquer cela, il faut remonter à l’année précédente : en 1921 eut lieu un des plus retentissants scandales d’Hollywood, à l’issue duquel le comédien Roscoe Arbuckle fut accusé de viol et d'homicide involontaire sur la personne de l'actrice Virginia Rappe ; et s’il fut innocenté par la suite, l’affaire ruina cependant la carrière d’Arbuckle. Inquiète des répercussions possibles du scandale, la Paramount, avec qui Arbuckle était alors en contrat, interdit aux collègues de celui-ci d’intervenir publiquement en sa faveur. Keaton, à l’époque, travaille en indépendant et connaît bien Arbuckle avec qui il a débuté ; ainsi ne va-t-il pas hésiter à faire une déclaration publique en faveur de l’innocence de son ami. Quant à William S. Hart, allez savoir quelle mouche l’a piqué, mais bien qu’il ne connaisse pas Fatty Arbuckle, n’ait jamais travaillé avec lui, n’ait pas été présent sur les lieux du drame et n’ait en fin de compte rien à voir avec toute cette histoire, il a cru bon de faire de son côté un certain nombre de déclarations publiques à charge contre Arbuckle, le présumant coupable. Un fort relent de puritanisme émanait de tous les milieux (la presse en premier lieu) qui se plaisaient à entretenir le scandale et à remuer la boue, quand bien même celle-ci était factice ; l’affaire Arbuckle fut d’ailleurs le point de départ des agissements de William Hays et de ses comités de censure. De là à faire le rapprochement avec cette forte moralisation victorienne qui caractérise le cinéma de Hart (voir ce que j’avais écrit au sujet de « Hell’s hinges »), il n’y a donc qu’un pas que je me permets de franchir ; c’est en tout cas la seule explication que je puisse trouver à cette implication malvenue de Hart dans une affaire nauséabonde qui ne le regardait absolument pas. Toujours est-il qu’Arbuckle lui en tint grief, ce qui peut bien se comprendre ; aussi écrivit-il peu après un synopsis de film, immédiatement acheté par Keaton, parodiant Hart en tant que voleur tyrannique et se montrant violent avec les femmes. Car au même moment, William S. Hart vivait un divorce compliqué avec l’actrice Winifred Westover, au cours duquel il fut accusé par sa femme de violences conjugales, ce qui par ailleurs n’a jamais été prouvé et qui toujours vigoureusement nié par l’acteur. Hart prit ainsi très mal la charge menée par Keaton à son encontre dans « The frozen north », et refusa de lui parler pendant de nombreuses années. De cette volonté de la part de Keaton de régler des comptes avec Hart, il résulte une singularité notable de ce court-métrage au sein de l’œuvre du comédien burlesque, lequel se retrouve ainsi à incarner un personnage tout à fait méchant avec qui le spectateur n’éprouve donc pas de sympathie spontanée ; et ce ton de comédie noire reste assez inhabituel chez Keaton. Le film peut aussi dérouter le public contemporain, car une bonne connaissance des films de William S. Hart y est présupposée afin que la parodie puisse être pleinement appréciée. Et si j’ai choisi d’associer ce court-métrage à « Wolf Lowry », c’est parce Keaton semble y dépeindre Hart moins comme une star du western que comme un acteur de mélodrame : alors que le décor enneigé n’est guère en rapport avec les canyons arides de l’Ouest américain, les situations où Keaton se paye la tête de Hart renvoient clairement au genre mélodramatique. Mais quitte à associer cette parodie à un titre précis de la filmographie de William S. Hart, plus encore que « Wolf Lowry » (dont je rappelle qu’il se termine en Alaska) on pourrait citer « The darkening trail » (1915), sombre mélodrame dont l’action se déroule dans les neiges du Yukon. Et maintenant que vous voilà familiarisé avec l’univers de Hart, vous reconnaîtrez sans hésiter les nombreux motifs et attributs de la star que Keaton reprend ici : les deux six-coups dégainés simultanément, les airs de statue impassible, la cigarette roulée d’une seule main et, surtout, les abondantes larmes versées par le personnage, ce qui semble avoir particulièrement énervé Hart lorsqu’il découvrit « The frozen north » sur les écrans… On notera dans le film une autre allusion à l’actualité cinématographique d’alors, Keaton parodiant brièvement Erich von Stroheim tel qu’il apparaît dans « Foolish wives », un film qui défrayait alors la chronique. La parodie est cette fois-ci plus bienveillante, et contrairement à Hart, on dit que von Stroheim aurait ri de bon cœur en regardant « The frozen north ».
FRIGO L'ESQUIMAU (1922)
Buster, pour une fois cynique et méchant, trace sa route dans les neiges du Grand Nord - et du grand n'importe quoi...
Court Métrage (18 min) VO + SRT
Le sous-titrage résulte d’une traduction personnelle directe d’après les intertitres anglais pour « Wolf Lowry » ; pour le film de Keaton, j’ai réadapté un sous-titrage provenant d’une édition DVD. Concernant la qualité des fichiers vidéos que j’ai utilisés, elle est excellente pour les deux films, qui ont bénéficié chacun d’un travail de restauration ; à noter que 3 minutes de « The frozen north » semblent être perdues, accentuant l’aspect très décousu de son scénario. Enfin un petit mot concernant votre humble serviteur, pour vous dire que je m’octroie dès à présent quelques vacances, histoire que durant quelques semaines j’aille penser à autre chose qu’à toutes ces vieilles bobines en nitrate de cellulose, aux logiciels de sous-titrage, aux vieux westerns oubliés et aux articles hebdomadaires que je leur consacre ; il paraît que la vraie vie, ça n’est pas mal non plus… Ce sera donc tout requinqué, bronzé, revitaminé et plus motivé que jamais que je vous retrouverai à la fin du mois d’août, histoire de terminer ce cycle consacré à William S. Hart, ainsi que celui consacré à Tom Mix ; après quoi nous pourrons examiner le cas de Broncho Billy Anderson. S’ensuivront un cycle consacré à Thomas H. Ince, puis un autre aux Indiens du cinéma muet ; et tout cela nous emmènera en 2024 où qui sait, peut-être, je consacrerai un post à un film parlant ! Car je crois que d’ici là, Jany commencera à en avoir un peu marre des cowboys qui gesticulent sur un accompagnement au piano…
Un partage et une traduction de













Merci UH.
RépondreSupprimerMagnifique travail !
RépondreSupprimerMerci.
Merci infiniment .
RépondreSupprimerMerci beaucoup !
RépondreSupprimerMerci bien, Unheimlich, pour la découverte et ta passionnante présentation. Passe de très agréables et reposantes vacances bien méritées.
RépondreSupprimerMerci pour ce post, mais serait-il possible de le proposer via 1fichier car uptobox et HS.
RépondreSupprimerJohn49
Salut.
SupprimerIl y a une page spéciale pour les demandes de ré-up en haut a droite du blog.
https://stalkerjany.blogspot.com/2013/10/miss.html
C'est fait.
SupprimerMerci de votre réponse, je n'avais pas retourné sur votre site, je prends note et vous remercie pour tout ce que vous faites. Bonne continuation.
RépondreSupprimerJohn49