mercredi 1 mars 2023

ROBERT J. FLAHERTY SHORT FILMS

 (VOSTFR)



Réalisateur américain bien connu des cinéphiles, Robert Flaherty est généralement considéré comme l’un des inventeurs du cinéma documentaire, en parallèle du russe Dziga Vertov et de l’anglais John Grierson ; j’avais d’ailleurs consacré un post à ce dernier, que nous verrons réapparaître à propos de l’un des films proposés cette semaine. Le succès de films comme « Nanook of the north », « Moana » ou encore du « Taboo » de Murnau auquel il a participé, ont laissé dans la mémoire cinéphilique une image de Flaherty qui serait celle de l’amoureux de la nature attiré par des contrées lointaines épargnées par la civilisation moderne, précurseur de l’ethnofiction que développera Jean Rouch après la Deuxième guerre mondiale. Or les œuvres de Flaherty que je vous propose ici révèlent une toute autre facette du documentariste, ces trois petits films se déroulant à l’opposé dans un cadre résolument urbain, moderne et industriel, au sein duquel peut néanmoins surgir par instant l’expression d’une tradition rustique et séculaire :

THE POTTERY MAKER (1925)


8 min VOSTFR


C’est notamment le cas pour le premier d’entre eux, « The pottery maker », l’une des deux œuvres de Flaherty produites en 1926 par des sponsors privés. Réalisé pour le compte du Metropolitan Museum of Arts de New York et financé par l'actrice Maude Adams, grande admiratrice de Flaherty, ce petit film s’attache au savoir-faire ancestral d’un potier de Greenwich Village, dont il nous montre l’habileté de la technique avec un sens de l’observation qui était déjà à l’œuvre dans « Nanook of the north », lorsque le cinéaste filmait par exemple la construction de l’igloo par la famille inuit. Outre cet attachement de l’auteur à la tradition artisanale, on peut trouver dans « The pottery maker » une autre réminiscence des œuvres d’ethnofiction de Falherty dans la séquence introductive, au cours de laquelle le cinéaste crée une accroche fictionnelle pour le spectateur à l’aide de deux personnages auxiliaires, une petite fille et sa grand-mère ; ainsi les facéties de la gamine sont scénarisées à la manière d’une comédie, faisant office de mise en situation récréative qui débouche ensuite sur le documentaire proprement dit. On signalera en guise d’anecdote que la grand-mère est interprétée par la veuve du célèbre général Custer, devenue mécène des arts ; quant à la comédienne de théâtre Maude Adams, son apport fut également technique puisqu’elle fournit un nouveau système d’éclairage qu’expérimentait le film, de nouvelles lampes à incandescence Mazda remplaçant les traditionnelles lampes à vapeur de mercure. Bien qu’anecdotique dans la carrière de Flaherty, « The pottery maker » fut néanmoins l’occasion pour le cinéaste de s’essayer aux contraintes du film sponsorisé ; par ailleurs le film anticipe sur les séquences relatives à la poterie qu’on trouvera 5 ans plus tard dans « Industrial Britain », dont il sera question plus loin.

TWENTY-FOUR DOLLAR ISLAND (1927)


13 min VO + SRT


Avec le second film de 1926, « Twenty-four-dollar island », dont les commanditaires restent obscurs (une riche mondaine du milieu journalistique, semble-t-il), Robert Flaherty est cette fois clairement aux antipodes de ses rêves lointains d’homme en prise avec la nature. Le sujet est pleinement moderne et urbain : la ville de New York, filmée en construction, dans tout son gigantisme, 300 ans tout juste après sa création. Les motivations du projet restent floues, d’autant plus que le film résonne nécessairement avec un autre court-métrage documentaire sur le même thème, beaucoup plus célèbre : « Manhatta », tourné en 1920-1921 par le peintre Charles Sheeler et le photographe Paul Strand, et considéré par la sphère cinéphilique comme le premier film américain d'avant-garde. La comparaison étant inévitable, vous trouverez donc « Manhatta » en bonus de ce post. Les deux films ont en commun une vision tellurique et cyclopéenne de la ville, s’attardant longuement sur les vues de différents gratte-ciel et assez peu sur les habitants, tout au moins en tant qu’individus ; de nombreux plans qui composent les deux œuvres semblent ainsi interchangeables. Cependant, quelques différences de fond apparaissent, à commencer par les visées beaucoup plus artistiques du film de Sheeler et Strand, lesquels s’efforcent sans cesse de transcender leur sujet par une approche qui se veut résolument poétique et sensuelle : ainsi leurs intertitres consistent en des vers extraits de l’œuvre de Walt Whitman, lequel avait largement célébré la ville dans son recueil de poèmes « Leaves of grass » des années 1850. En outre, « Manhatta » présente une structure assez lisible là où « Twenty-four-dollar island » paraît plus décousu : après quelques cartons faits de rappels historiques expliquant le titre, le montage des séquences par Flaherty ne semble pas procéder d’une recherche particulière. Mais le bref commentaire qu’il insère en intertitre place son film dans une optique assez différente de celle de Sheeler et Strand, malgré la similarité de certains plans : à la célébration de la grande ville par Whitman succède une vision plus ambivalente, dans laquelle le sentiment généré par la monumentalité urbaine oscille entre fascination et suspicion. Flaherty évoque ainsi un environnement urbain « où les hommes sont écrasés par l'immensité de ce qu'ils ont conçu », univers géométrique et métallique au sein duquel la nature a perdu tous ses droits : on remarquera ainsi ces images où quelques arbres décharnés du premier plan servent de contrepoint éloquent à la puissance écrasante des bâtiments de l’arrière-plan. Un certain doute se fait donc jour dans la représentation de la mégalopole, même si l’admiration devant le spectacle de sa majesté architecturale domine encore de nombreux plans : Flaherty se plaît ainsi à filmer en longue focale les gratte-ciel depuis leur sommet, afin selon lui « d’offrir un point de vue sur New York que les gens de la rue n'ont jamais » ; le propos est d’ailleurs singulièrement erroné, ces immeubles étant peuplés de gens au travail… Des habitants qui, d’ailleurs, sont encore plus absents à l’écran qu’ils ne l’étaient dans « Manhatta », ce dernier film s’attachant par moment au grouillement des foules. Chez Flaherty, les seuls êtres humains qui apparaissent à l’écran sont des ouvriers, dont les minuscules silhouettes servent de contrepoint au gigantisme de machines à l’ouvrage sur des hauteurs vertigineuses ; c’est en effet une ville encore en train de se construire que nous montre le réalisateur, et l’on sent son attachement à filmer le ballet titanesque des grues et des mâts de charge. Et s’il s’attarde également sur des plans soulignant le travail difficile et dangereux des ouvriers, Flaherty précise cependant que « [Ce n'est] pas un film qui parle des êtres humains, mais des gratte-ciel qu'ils ont érigés, diminuant complètement l'humanité elle-même ». Le doute s’instaure donc dans la fascination exercée par la grande ville, à l’inverse de la tendance élogieuse qui prédominait alors, et qui transparaîtra à nouveau 3 ans plus tard dans « L’homme à la caméra » de Vertov, œuvre majeure du cinéma documentaire réalisée dans un tout autre contexte.

INDUSTRIAL BRITAIN (1931)


20 min VOSTFR


Suite aux désaccords de Flaherty avec Murnau quant à la conception de « Tabu », le documentariste a vu sa carrière hollywoodienne fortement compromise ; il se tourna alors vers l’Europe, avec en tête l’idée de tourner un film en rapport avec l’Irlande, pays de ses ancêtres : ce sera « L’homme d’Aran ». Mais pour le moment, il lui faut trouver un travail d’appoint ; il est alors contacté par John Grierson, figure de premier plan du cinéma documentaire britannique que je vous avais déjà présentée (voir le post su « Drifters »). Ce dernier travaille pour le compte de l’Empire Marketing Board, un organisme chargé de la promotion auprès des sujets britanniques des produits issus de l’industrie de la Grande Bretagne et de son empire colonial. Sous l’égide de Stephen Tallents, Grierson en dirige la section cinématographique, et cherche alors un cinéaste de prestige susceptible de réaliser un film de commande vantant les mérites des productions de l’industrie britannique ; il a pour cela réussi à se faire allouer un budget relativement confortable s’élevant à 2500 livres. Tout d’abord pressenti, Anthony Asquith refuse l’offre ; Grierson prend alors contact avec Flaherty, avec le double objectif de lui faire tourner le film et de lui confier la formation de quelques jeunes cinéastes de son écurie, notamment Basil Wright et Arthur Elton. Grierson sait qu’il prend des risques, Flaherty ayant la réputation d’être une diva capricieuse et extravagante, dont les méthodes dispendieuses (il tourne beaucoup de plans et n’en garde qu’une très petite partie) et très intuitives (il n’écrit pas de scénario à l’avance) s’accordent mal avec les contraintes liées à une œuvre de commande. De fait, de prévisibles dissensions vont rapidement apparaître et Flaherty sera évincé en cours de projet ; Wright et Elton tournèrent des plans additionnels, tandis que le montage fut assuré par Edgar Anstey, sans que Flaherty y fut convié. De même, le réalisateur américain est resté totalement étranger à la rédaction du texte narré par la voix off, et il est ainsi difficile de dire si « Industrial Britain » est en fin de compte l’œuvre de Flaherty ou bien celle de Grierson. Toujours est-il que l’opposition fut féconde, le film ayant eu par la suite une forte influence sur l’école documentaire anglaise : il parvenait à synthétiser les aspirations esthétiques individualistes de Flaherty, nourries par sa méfiance à l’encontre du modernisme, avec la volonté de Grierson de produire des œuvres aux visées promotionnelles et dont le contenu pouvait présenter une valeur sociologique. La part due à Flaherty est particulièrement sensible dans les superbes séquences filmant le travail des artisans de la poterie (réminiscences de « The pottery maker ») ou de la verrerie ; leur réussite est d’ailleurs si évidente qu’elles feront par la suite l’objet d’exploitations séparées sous la forme de films très courts. Quant à l’éloge de l’industrie, avec son ton outrageusement cocardier qui nous laisse un peu dubitatif aujourd’hui, il porte évidemment la marque de Grierson, Flaherty ne se sentant de son côté guère en phase avec ce type de célébration de la modernité technique et urbaine, telle qu’on pouvait la trouver aussi dans le cinéma soviétique à la même époque.

MANHATTA (1921)


12 min VOSTFR


Sous-titrage effectué à l’aide d’une traduction personnelle des intertitres anglais pour les trois films muets. Pour « Industrial Britain », j’ai effectué une traduction du commentaire off à partir de sous-titres générés automatiquement par youtube, exercice un peu délicat qui implique quelques lacunes signalées par des ??? mais en quantité raisonnable,  je vous rassure. Pour la qualité des fichiers vidéo, elle est excellente pour « Manhatta », le film ayant été restauré et édité en HD ; pour les autres films c’est acceptable, sans plus, et même un peu limite pour « Twenty-four-dollar island » avec la présence d’un logo de chaîne en haut à gauche de l’image.


Un partage et une traduction de

8 commentaires:

  1. Alors, ça c'est génial ! Merci XXXL !

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  2. Pas trop le temps pour des découvertes ces jours-ci, je prends toutefois "the pottery maker" qui a l'air captivant pour petits et grands. Merci !

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  3. Merci pour ces efforts

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  4. bravo pour tout ton travail.

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  5. merci pour ces court-metrages

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  6. Bonne idée que ces films courts de Flaherty, histoire de connaître autre chose que "Nanouk" et "L'homme d'Aran" du bonhomme.
    Merci beaucoup Unheimlich.

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